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Les mots du numérique 2018

Devenir smart

Le 12 juin 2018 au Palais du Luxembourg, le premier petit déjeuner les mots du numérique se penchait sur le concept de "smart" . La séance a permis de décrypter les enjeux de ces logiciels embarqués et connectés qui promettent des smart cities plus efficaces, plus vertes et plus conviviales. Florence Durand-Tornare, fondatrice et déléguée de Villes Internet et Antoine Picon, directeur de recherche à l’Ecole des Ponts ParisTech, ont croisé leur expertise.

« Prendre le numérique au mot et par les mots »

Aborder un sujet par les mots pour passer d’un univers à l’autre, d’une dimension à l’autre, n’est pas une première à l’Ihest. Dès 2015, l’Institut a proposé de démêler les discours en organisant un atelier sur « Les mots du débat » réunissant une diversité de participants, scientifiques, dirigeants d’entreprises, responsables administratifs, associatifs et syndicaux, représentants des médias, élus… Et le présent atelier s’inscrit dans le droit fil d’un précédent, organisé en 2016 sur le thème du numérique.

Car l’objectif est bel et bien pour l’Institut d’amener des acteurs issus de tous les secteurs d’activité à se saisir des enjeux multiples de la transition numérique. Pour ce faire, l’Ihest a choisi, lors de cette séance, de débattre autour du préfixe « smart » accolé à différents termes (smartphone, smart cities, smart grids, smart factories, …). Loin d’être purement linguistique, cette démarche permet de partager une réflexion au sein de collectifs qui ne se comprennent pas toujours, a remarqué l’animateur du débat, Etienne-Armand Amato, conseiller auprès de la direction de l’Ihest, maître de conférence en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-Est-Marne-la-Vallée. C’est aussi une façon de se décaler pour appréhender, à travers ce « devenir smart », les évolutions qui traversent notre monde contemporain.

Du mot aux réalités

Mais que signifie « smart » ? En orientant leurs éclairages sur la smart city, les deux intervenants ont éclairci les différents sens de ce mot « attrape-tout ». Antoine Picon a d’emblée pointé la dimension politique de la question, les smart cities n’étant pas seulement « une affaire de capteurs et de big data ». Cette dimension justifie à elle seule que l’on prenne le temps de réfléchir sur les mots, comme l’a observé Florence Durand-Tornare, « nous en avons besoin ». Car, comme toutes les technologies, les solutions « smart » sont produites par la société, ne sont jamais une fatalité et nécessitent des décisions politiques.

« Smart » est un mot anglais qui renvoie à une intelligence pratique, astucieuse dans le monde anglo-saxon or, en France, il est davantage perçu comme se référant à une intelligence plus cérébrale, a précisé Antoine Picon. Ce terme est en effet produit historiquement par le marché, a souligné Florence Durand-Tornare, il est le fruit d’une culture économique et politique particulière. Ce constat explique, à ses yeux, le rejet dont cette expression fait l’objet dans le réseau d’élus membres de Villes Internet. Pendant plus de 15 ans, en France, on a cherché à réguler les TIC, technologies de l’information et de la communication. Prioriser cette approche technologique devant la définition des services, dématérialisés ou « inventés », a produit des changements structurels, organisationnels et de comportements, essentiellement liés à l’industrialisation mondialisée des outils.

La transformation des villes par le numérique recouvre en effet une dynamique sociale, en France comme ailleurs. De Singapour à Londres en passant par Medellín et Nairobi, partout dans le monde, les villes se transforment « en utilisant le mot smart comme étendard » (A. Picon). Au départ, elles ont cherché dans les « solutions smart » une réponse à leurs problèmes de gestion pour être plus efficaces. Puis elles s’y sont intéressées pour traiter des questions environnementales et mettre en place de nouvelles formes d’urbanité. Le « smart » porte ainsi les promesses d’une ville plus efficace, plus verte et plus conviviale.

Et désormais, de nombreux acteurs interagissent : les acteurs historiques du numérique, comme Cisco ou IBM, les premiers à proposer des plateformes applicatives aux villes ; les élus des municipalités qui entraînent les administrations ; les start-ups, qui utilisent des données produites en masse par les villes pour proposer des applications (de mobilité par ex.) ; les citoyens avec leurs smartphones et le secteur du BTP, qui va devenir un acteur majeur des smart cities.

Aujourd’hui, il est difficile de situer le curseur entre les projets qui confinent à l’utopie et ceux qui recouvrent des démarches plus concrètes d’expérimentation, selon Antoine Picon. Cela étant, de plus en plus de projets se fondent sur un réel investissement citoyen, note-il en citant l’exemple d’applications mobiles pour les agriculteurs africains. Celles-ci leur permettent d’accéder en temps réel à des informations relatives aux cours des produits agricoles, aux acheteurs potentiels,… sur les principaux marchés que sont les métropoles africaines. Elles initient ainsi de nouvelles relations ville-campagne.

En France, de nombreuses collectivités locales prennent des décisions de transformation de leur territoire, remarque Florence Durand-Tornare. Pour les métropoles, confrontées à la surdensité et à des phénomènes de congestion, la smart city, qu’elle nomme « ville intelligente partagée », peut être porteuse de solutions pour forger « des territoires d’apaisement, de lien social, de respiration », qui doivent se garder de rentrer dans une compétition destructrice. Et il existe partout en France « des perles » en termes de ville intelligente : toutes ont su répondre à un besoin souvent exprimé démocratiquement, souligne l’intervenante en précisant que 158 villes sur les 222 sélectionnées par le plan du gouvernement sur la revitalisation des centres

Les principaux enjeux

En dépit de ces succès, plusieurs défis restent à relever. Sur le terrain tout d’abord. A ce niveau, la compétence et l’éducation des acteurs, la formation des élus sont de vrais enjeux. Qui forme à quoi sur ce sujet ? Autre problème majeur en termes de gestion, celui de la compatibilité des formats et des modes de collecte des données. Pour le traiter, Singapour a dû créer « une nouvelle couche smart » à défaut de pouvoir intégrer les différentes approches des services administratifs de la ville, a précisé Antoine Picon.

Le choix du modèle se pose également car les projets de smart cities se divisent en deux grands types. L’un est dominé par une « tentation top down », avec une ville pilotée d’en haut par le maire en fonction de paramètres suivis en temps réel. L’autre est plus orienté « bottom-up » en favorisant les initiatives citoyennes. Tout l’enjeu consiste à savoir comment combiner ces deux méthodes, souligne Antoine Picon, et il est parfois difficile d’en convaincre les élus.

Enfin et surtout, les questions de l’appropriation citoyenne et de la démocratie sont essentielles. Pour Florence Durand-Tornare, l’appropriation culturelle des technologies « smart » reste à conquérir. Le message porté par les élites est dominé par « l’arrogance de la transformation ». Or, il faut aussi considérer les inégalités sociales et le risque démocratique que peuvent produire ces technologies aux contenus facilement manipulables, par les programmateurs de robots notamment. Seulement 60% des Français possèdent un smartphone, note-t-elle, il est donc important de continuer à associer présentiel et distanciel pour impliquer chaque citoyen dans les décisions, ce que les outils rendent possible.

Comment notre démocratie doit-elle vivre la métamorphose numérique, la transformation induite par la smart city ? Il faut définir un modèle français pour reterritorialiser le sujet, le réhumaniser, insiste l’intervenante. Il est nécessaire de « dépasser cette phase smart » pour favoriser des modèles plus sociaux, centrés sur les réalités humaines, incarnés dans notre langage et en phase avec nos services publics. Par ailleurs, les risques environnementaux doivent être évalués car pour produire ces technologies, les ressources énergétiques et les métaux rares sont intensivement exploités, et la gestion des déchets d’outils vite obsolescents quasi impossible.

Autrement dit, la réflexion fondamentale sur ce sujet concerne bien le champ politique. La smart city ne sera « ni l’enfer ni le paradis », a remarqué Antoine Picon, mais elle changera profondément notre quotidien. Comment voulons-nous vivre demain dans les villes, à l’âge des capteurs, du big data et des réseaux sociaux, qui créent de nouveaux modes de conscience politique ?

Les questions en débat

Les interrogations des participants ont porté principalement sur cette dimension politique et abordé les points suivants : l’appropriation citoyenne et la difficulté de faire participer tous les citoyens lors des concertations ; la nécessité d’une vision stratégique, d’une prospective et d’une réflexion sur les usages des technologies ; les enjeux du « smart » pour les territoires non urbains ; la possibilité de libérer des champs d’expérimentation et d’apprentissage pour les initiatives publiques comme privées ; l’organisation et la gestion des services publics bouleversés par le numérique ; les rapports entre pouvoirs et savoirs dans un univers digital – à quoi ressemblerait un « smart Sénat » par exemple ?

En réponse, Antoine Picon a observé que, dans la plupart des organisations humaines, savoirs et pouvoirs sont dissociés. Le numérique va les confronter mais il n’existera pas de convergence, laquelle risquerait de tomber dans « le piège technocratique ». Il a insisté sur les questions de la temporalité et de la gestion des données. Il faudra ajuster le temps – rapide - des entreprises, et le temps – long - des villes. Concernant les données, les stratégies sont différentes selon les villes et une clarification est nécessaire : qui les collecte ? qui les utilise ? qui les conserve ? Il serait vain cependant de diaboliser le marché, qui reste très « diffracté ». Et il convient de se souvenir que l’espace physique est parfois plus inégalitaire que le numérique qui essaie de compenser les inégalités spatiales.

Il est essentiel d’établir un diagnostic de tout ce qui se passe (plus de 19 000 actions recensées dans les villes en France) au niveau local et à des échelles plus larges, a souligné Florence Durand-Tornare. Des expérimentations intéressantes ont lieu, par exemple avec la création de conseils locaux de l’Internet citoyen qui accompagnent la décision publique. C’est sur la base d’un tel bilan global que pourrait se bâtir un pacte social autour de la smart city et se créer une appropriation citoyenne. Les collectivités locales sont d’ailleurs en demande de prospective pour prendre des décisions. Dans ce domaine, la gestion doit relever d’un « urbanisme tactique » qui initie des actions en fonction de besoins locaux recensés. Et toujours en pensant du micro-local à l’international, comme pour la cyber sécurité, car la circulation numérique de l’information ne connaît pas de frontières administratives.

Les enjeux sont réels pour les territoires ruraux, a relevé Antoine Picon, ils concernent par exemple les relations intercités, la gestion des ressources naturelles. Mais dans ces espaces, on se heurte à des problèmes de connexion, synonymes d’une inégalité d’accès aux usages. Pour Florence Durand-Tornare, il est important, dans ce contexte, que les mairies, espace de confiance inégalé, soient le lieux d’ancrage, garantissant l’accès à tous les services publics, régaliens comme locaux.

La question des rapports entre pouvoirs et savoirs invite, selon elle, à s’interroger sur la représentation politique. Il faut repenser « la figure de l’élu serviteur » qui doit retrouver le temps d’interroger son territoire, de mettre en débat ses décisions sur le terrain. Le numérique devrait permettre cette relation plus ancrée à la circonscription. Présent parmi les participants, le sénateur du Finistère Michel Canevet - qui a précisé que le « smart Sénat » existait : le site Internet permet un accès aux travaux du Sénat - ne pouvait rester insensible à ces remarques. La responsabilité de l’élu, a-t-il insisté, est en priorité d’aménager l’accès au numérique et de mettre en place un cadre de régulation.

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Publié le mardi 19 juin 2018