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Cycle national de formation 2018-2019

Session 9 : Science, société et controverse : Exemple de la santé

15-16 mai 2019 • Paris

La session 9 du cycle de formation 2018-2019 porte sur : Science, société et controverse, l’exemple de la santé.

L’histoire des sciences révèle que le travail scientifique est ponctué de nombreuses polémiques. On les a longtemps jugées exceptionnelles, relatives à un changement de paradigmes scientifiques, ou relevant du côté “humain, trop humain” de grands savants. Le regard sur les polémiques a changé et elles prennent maintenant toute leur place dans l’histoire des sciences, notamment lorsqu’elles se déroulent de façon dialogique, au sein de communautés qui engagent l’échange entre collègues et avec un public cultivé, curieux mais non spécialisé. Cet échange n’est pas propre à notre époque comme l’atteste l’idée de la République des Lettres à l’époque classique.

Il existe différentes formes de polémiques, certaines se réglant par l’échange d’arguments rationnels dont un l’emporte sur les autres, d’autres ne se concluant que par une intervention externe (décision surplombante, médiation, etc.) sans que le désaccord ne soit vraiment levé.

La controverse désigne une forme particulière de polémique, qui ne se résout ni par la victoire d’un argument sur les autres, ni par une intervention externe : « La raison en est que la controverse, à l’opposé de la dispute et de la discussion, n’est jamais ‘localisée’. Elle peut commencer par un problème spécifique, mais elle gagne rapidement d’autres niveaux et d’autres questions. Les adversaires découvrent bientôt que leurs opinions divergent profondément quant à l’interprétation du problème abordé, des données, du sens des thèses défendues par chacun, de la force des arguments présentés, des buts de la recherche, des méthodes à suivre, ainsi que sur quantité d’autres problèmes spécifiques au sujet desquels ils pensaient être d’accord. Dans ces conditions, aucun argument employé par les participants ne peut être décisif. Tout au plus, peut-il faire pencher la ‘balance de la raison’ d’un côté ou de l’autre, sans pourtant conduire au terme logiquement nécessaire de la polémique. C’est pourquoi les controverses, contrairement aux discussions, tendent à être longues, ouvertes, non conclusives et ‘recyclables’ dans le cours de l’Histoire, sans être, pour autant irrationnelles ou émotives … » (Marcelo Dascal, « Controverses et polémiques », dir. M. Blay et R. Halleux, La sciences classique 16ème-18ème siècle – Dictionnaire critique, Paris, Flammarion, 1998, p. 30).

De longue date, la santé constitue un réservoir privilégié de thématiques à controverse. On peut penser, par exemple à la réponse d’Antoine Louis au concours de l’Académie de Dijon de 1748. La question était « Comment se fait la transmission des maladies héréditaires ? » En répondant que de telles maladies n’existaient pas, Antoine Louis a initié une discussion qui a occupé la médecine pendant plus d’un siècle. Elle a abouti à la reconnaissance d’un besoin de critères précis pour identifier ce que l’on peut qualifier d’« héréditaire ». En 1788, le thème du concours de l’Académie royale de médecine de Paris était de déterminer si de telles maladies existent.

Plus encore aujourd’hui, de très vives controverses relatives à la santé humaine éclatent. Elles se caractérisent peut-être, par différence avec les controverses passées, par la pluralité de leurs acteurs : scientifiques et médecins, représentants d’intérêts privés ou publics, institutions qui financent et organisent la recherche, et encore personnes malades, leurs familles et les Ernest Pignon-Ernest « Extases » 3 associations qui les représentent. Cette pluralité d’acteurs rend plus complexe l’appréhension des controverses, de leur objet, de leurs enjeux, des manières de les formuler. Les controverses portent par exemple sur les méthodes scientifiques et leurs résultats, la nature des substances examinées, les seuils fixés pour mesurer leur dangerosité, la constitution des cohortes fondant les résultats, la capacité des sciences à mettre en évidence le lien entre une maladie et une substance (présente chez soi, sur le lieu de travail, dans l’air respiré, etc.). Dès lors que l’on perd de vue la caractéristique des connaissances scientifiques d’être constamment soumises à évaluation et discussion, vouées à être complétées et remaniées dans le futur, ces controverses peuvent être perçues comme des éléments qui alimentent la mise en doute des résultats scientifiques et la dissolution de la frontière entre fait, opinion, et rumeur.

Le lien entre implants mammaires macrotexturés en silicone, implants en polyuréthane et cancer est-il source d’une controverse ? La formule actuelle, récemment modifiée, d’un médicament, substitut de l’hormone thyroïdienne, le Levothyrox doit-elle être revue et les plaintes de milliers de patients qui dénoncent l’apparition d’effets secondaires indésirables seront-ils à l’origine d’une controverse ? A-t-on eu tort de renoncer à utiliser l’insecticide DDT (1972 en France) et son usage fait-il l’objet d’une controverse ? Comment se positionner à l’égard d’une controverse : est-ce une anomalie, un élément “normal” de la vie scientifique ? Doit-on prendre position ou lutter activement pour « être autre chose que pour ou contre » (Axel Kahn, https://www. lemonde.fr/vous/article/2009/02/13/les-precheurs-de-l-apocalypse_1154855_3238.html). Quels outils offrent les sciences humaines et sociales pour l’analyse des controverses ? La présente session a pour objectif de cerner ce qu’est une controverse en santé, de présenter les ressources d’analyse dont nous disposons et de réfléchir collectivement sur les raisons de prendre parti ou pas dans une controverse. Deux exemples principaux ont été choisis, la psychiatrie, pathologisation des comportements sociaux, prise en charge et accompagnement des patients, et la borréliose de Lyme, causée par la bactérie Borrelia burgdoferi transmise par la tique, et dont l’incidence a augmenté de façon importante au cours des dernières années.

Marie GAILLE
, directrice de recherches en philosophie, CNRS, Laboratoire SPHERE UMR 7219, conseillère scientifique pour cette session.

Publié le vendredi 10 mai 2019,
mis à jour le mercredi 12 juin 2019