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Rapport d’étonnement du voyage d’études à Berlin et Dresde

La Saxe, un land plein de contradictions

Rapport d’étonnement du voyage d’études à Berlin et Dresde de Benoît VINNEMANN, Inspecteur chargé d’études et de mission, inspection générale de la Gendarmerie nationale, auditeur de la promotion 2018-2019 Elinor Ostrom.

La promotion IHEST - Elinor Ostrom - s’est rendue du 08 au 11 avril 2019 en Allemagne, à Berlin et Dresde, pour mener une étude de cas européen dans le but de s’interroger sur les enjeux de souveraineté et de puissance de l’Europe sous l’angle double des technologies et des relations franco-allemandes.

Mon étonnement s’est formalisé avec fulgurance dans la belle, mais tristement célèbre pour ses bombardements, ville de Dresde qui symbolise pourtant aujourd’hui le spectaculaire redressement de toute une région tournée vers la micro-électronique et les technologies de l’innovation. En effet, aujourd’hui, le land de Saxe compte quatre universités - celles de Leipzig, de Freiberg, de Dresde et de Chemnitz et pas moins de douze écoles supérieures de technologie et l’important Fraunhofer Institute qui illustre la coopération franco-allemande en matière de recherche. L’orientation des écoles supérieures vers la technique et les sciences représente un avantage particulier pour la région dans la production et le développement de technologie, plus particulièrement dans les secteurs de la nanoélectronique et de la microélectronique. Les Start-up y sont nombreuses (environ 300) et sont florissantes, grâce notamment à d’importants investissements étrangers et d’état.
Ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui la Silicon Saxony est un pôle de compétitivité mondial situé à Dresde, et destiné aux technologies des semi-conducteurs sur silicium, comparable avec Minalogic, à Grenoble.
Véritable moteur de l’économie locale, ce land de l’ex Allemagne de l’Est, victime d’un effondrement né du communisme, a profité depuis la fin des années 90 de massives subventions étatiques et renoue ainsi avec un glorieux passé industriel du 19° siècle.

Le label de Silicon Saxony traduit une belle et incontestable réussite dans une ex-Allemagne de l’Est qui reste toujours dévastée au plan économique avec un taux de chômage qui avoisine les 12%. Globalement, alors qu’à l’Est, les allemands sont toujours moins nombreux, plus vieux et ont moins de travail, la région de Saxe contraste sensiblement avec des chiffres prometteurs tant sur le taux chômage (6% pour une moyenne nationale de 5,2), le PIB (3,7% du PIB allemand), le taux de croissance (+1,2% pour une moyenne nationale de 1,4%) qu’en matière de démographie avec les deux plus importantes villes de Dresde et Leipzig qui continuent singulièrement de voir leur population augmenter, là où le reste de la région voit sa population s’appauvrir (4,6% de la population active, classant la région 6eme sur 16 länder).

Et pourtant, au dynamisme de la Silicon Saxony s’oppose une nette montée des extrêmes et du populisme, avec notamment le mouvement Pediga qui est né à Dresde, en octobre 2014. Depuis cette funeste date, des milliers de manifestants protestent avec une régularité inouïe contre la politique d’asile du gouvernement, dénonçant une soi-disant islamisation de l’Allemagne. Montée des extrêmes alors même que la part de la population immigrée et étrangère y est beaucoup plus faible que dans les autres régions d’Allemagne.

Une région avec une importante activité industrielle d’avenir à forte valeur ajoutée, une population active rajeunie, des salaires qui augmentent, une faible population d’origine étrangère, bref…tous les ingrédients pour faire d’une région un modèle de développement économique et social ! Et pourtant… une région qui à la fois est capable de s’ouvrir sur l’avenir avec une vision européenne en même temps qu’elle se referme sur ses peurs et ses craintes de l’avenir.

De quoi, donc, s’interroger sur les bienfaits d’une économie dynamique et essentiellement tournée vers l’innovation. Les entreprises et autres start-up jouent certes leur rôle de moteur au sein du Land et produisent des résultats positifs au plan social. Mais les effets ne sont pas partagés équitablement par tous les allemands de ce land. Cette nouvelle économie reste élitiste de par sa haute technicité alors que les zones rurales connaissent au quotidien de vraies difficultés qui tranchent avec les salles blanches des universités, plateformes de soutien aux start-up et autres laboratoires de recherches. Beaucoup de jeunes diplômés ou non partent encore à l’Ouest, où les opportunités professionnelles y sont plus nombreuses et plus variées. Face à une économie florissante qui tente d’inverser la tendance des départs vers l’ouest avec son concept de « start-up nation », les politiques d’aides locales peuvent paradoxalement y être perçues comme insuffisantes pour une frange de la population alors que les groupes d’extrême droite s’engagent parfois dans le soutien associatif au plus près des populations.

On assiste ainsi, ahuri, à un match entre deux tendances sociétales qui n’intéressent pas les mêmes populations et dont on peut s’interroger sur les faibles probabilités de convergences. Seule une vraie diversification des leviers économiques pourrait à mon sens produire ses effets.

A l’heure où les européens convaincus rêvent d’une économie et de politiques d’innovation résolument tournées vers une renaissance du couple franco-allemand, l’Allemagne touche aux limites de l’exercice avec, comme en France, le triste constat que l’économie ne vaut que si elle est partagée et profitable pour tous, au plan national. En effet l’exemple d’une Allemagne, voire même d’une région, à plusieurs vitesses montre bien que les disparités économiques sont une réalité. Elles sont souvent le fruit d’une culture de l’économie propre à chaque région. Il faudra donc attendre encore quelques années d’effort dans la formation des jeunes, via l’accès aux universités, et dans la diversification de l’industrie pour que les niveaux de développement s’équilibrent entre l’ouest et l’est, mais aussi au sein même des länder.
Ce qui explique peut-être, pourquoi les enjeux de souveraineté et de puissance demeure une priorité et constitue aujourd’hui encore un frein à la collaboration en matière d’innovation, ce malgré quelques initiatives de marché commun sur les batteries ou de cluster européen sur les semi-conducteurs. L’état semble avant tout nourrir l’espoir qu’une nette suprématie dans les niches technologiques pourra donner un temps d’avance à l’Allemagne et renforcer la compétitivité de son économie nationale.

Publié le vendredi 21 juin 2019