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Retour de voyage d’études en Allemagne - 8-11 avril 2019

Energie et technologie : la souveraineté européenne en question

Cycle national de formation 2018 - 2019

Le voyage européen du cycle national « Enjeux sociétaux, sciences et décisions » a conduit les auditeurs en Allemagne. A Berlin, au Bundestag, ils ont rencontré deux députées, puis des acteurs des relations franco-allemandes et de l’énergie. A Dresde, ils ont eu un aperçu de la Silicon Saxony et des défis auxquels est aujourd’hui confronté un Land de l’ancienne Allemagne de l’Est.
Ancien ambassadeur d’Allemagne en Espagne et à l’OTAN, Joachim Bitterlich a accompagné une partie du voyage, révélant et commentant de nombreux aspects cachés de ce qui s’offrait aux yeux et aux oreilles des auditeurs.
Impressions de voyage.

LES ASPECTS POLITIQUES

L’actualité du Brexit et de l’échéance électorale de Mai 2019, questionne la construction européenne telle qu’elle a été menée. Quels sont les enjeux de souveraineté, notamment au niveau de grands défis techniques et technologiques du XXIe siècle, comme la non-dépendance en matière d’énergie [1] ou de nanotechnologies ?

En Allemagne, partenaire européen historique de la France, la promotion Elinor Ostrom a pu mener une comparaison des points de vue français et allemands.

Si la question de la pertinence de l’existence de l’Union Européenne divise les Français, les acteurs semblent plutôt d’accord sur le plan de la recherche scientifique et des moyens mis en œuvre pour être compétitifs dans le monde. La recherche se fait donc aisément au niveau européen, et le gouvernement français a donné dans ce sens un signal très fort en rappelant la nécessité de la coopération franco-allemande. C’est ce qu’explique Guillaume Ollagnier, ministre conseiller au sein de l’ambassade de France à Berlin, selon lui, aujourd’hui, tout concourt pour que la coopération entre les deux pays soit forte
Anna Christmann, scientifique, députée au Bundestag, et membre de plusieurs commissions parlementaires, confirme ce point de vue. Elle rappelle la création toute récente d’une assemblée d’une centaine de parlementaires, composée pour moitié d’Allemands et de Français, choisis en fonction de la composition politique de chacun des parlements nationaux.
Comme sa consœur, la députée Franziska Brantner affiche très ouvertement la volonté d’une Europe soudée, face à la concurrence asiatique et américaine.
Comprendre l’Allemagne, c’est d’abord comprendre le fédéralisme. Au centre de l’Europe, avec des frontières qui jouxtent neuf pays, et qui n’ont cessé d’être remises en question au cours de l’histoire, l’unité allemande est récente (1871) et issue d’un regroupement de territoires autonomes.
Ce regroupement ne s’est pas fait aisément. Joachim Bitterlich, qui fut un des acteurs de premier plan de la réunification allemande de 1990 et de la construction européenne, décrypte les particularités de l’Allemagne, par rapport à la France. Selon lui ce sont deux générations qu’il faudra aux régions de l’ancienne Allemagne de l’Est, pour se fondre intégralement au reste de la République Fédérale. Regroupée, l’Allemagne compte aujourd’hui 83 millions d’habitants dans 16 Länder ayant chacun leur propre système de gouvernance, certains abritant 17 millions d’habitants, alors que d’autres seulement 1 million.

BERLIN – VERS UNE HARMONISATION FRANCO-ALLEMANDE DE LA POLITIQUE ÉNERGÉTIQUE ?

Malgré les politiques énergétiques très contrastées entre les deux pays (nucléaire vs énergie fossile), en 2006 a été créé l’Office Franco-Allemand pour la Transition Énergétique. Siégeant à Paris et à Berlin, cet organisme parapublic a pour objectif de favoriser les interactions des acteurs concernés, de faire comprendre les divergences entre les deux pays, dans le but de parvenir à davantage d’harmonisation sur le sujet.
En dépit de ces bonnes intentions, on constate un décalage entre l’intention et la réalité, par exemple, concernant les recherches sur le stockage de l’énergie, ces travaux étant plus importants en Allemagne qu’en France [2]. Les recherches se font au niveau fédéral. L’Europe en est presque oubliée. D’autre part, le budget total consacré à la recherche scientifique étant trois fois plus élevé en Allemagne qu’en France, les chercheurs allemands ne se pressent pas pour intégrer leurs confrères français dans leurs travaux.

DRESDE – COMMENT SE RÉINVENTER ?

La Saxe est un Land de l’ancienne Allemagne de l’Est, dont la taille est plutôt moyenne, qu’il s’agisse de sa superficie ou de sa population (4 millions d’habitants). Chaque Land possède son propre système de gouvernance ainsi que ses propres choix en matière de culture et d’éducation.
Suite à la réunification allemande, ses centres de recherche n’ont pas pu valoriser leurs productions scientifiques.
Dans ces circonstances, comment se réinventer, voire s’inventer ? Markus Franke, directeur de cabinet du ministre président de l’État de Saxe, souligne le choix effectué : consacrer un budget très important à la formation et à la recherche. Conséquence : aujourd’hui, c’est à Dresde que se situe la concentration la plus importante de centres de recherche appliquée : les Fraunhofe (3) ; et que la région est devenue un haut lieu d’expérimentations scientifiques nommé aussi Silicon Saxony (4) - un monde international dans lequel on parle plus anglais qu’allemand.
La ville de Dresde est également caractérisée par la montée la plus importante de l’extrême droite en Allemagne (l’arrivée massive des migrants passant par l’Autriche puis la Tchécoslovaquie en 2015 en est une des causes). C’est aussi une ville presque entièrement bombardée à la fin de la 2ème guerre mondiale et magnifiquement reconstruite à l’identique. La Saxe est encore portée par de gros moyens mis en œuvre par l’État fédéral, avec des financements très importants venus de l’Union Européenne, ce qui n’est pas le cas dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest, où le développement économique est bien davantage drainé par des initiatives privées, à travers les PME.

L’exemple de l’usine Global Foundries est significatif. Avec un effectif de 3000 personnes, c’est la plus importante usine de production de semi-conducteurs en Europe. Au niveau du personnel, les dirigeants mettent en exergue plusieurs dizaines de nationalités différentes, mais dans le même temps, on compte presque un tiers du personnel issu de l’université technique de proximité. On remarque cependant que la R&D du groupe a été pour majeure partie rapatriée aux États-Unis, avec le danger que l’usine utilise une technologie obsolète d’ici quelques années. Autre signe de faiblesse, l’usine est intégralement possédée par un investisseur d’Abou Dabi (ATIC). Aucun européen n’a voulu racheter l’usine lorsqu’elle a été en situation d’être reprise il y a dix ans. C’était une période où on ne se préoccupait pas de souveraineté technologique. Peut-on aujourd’hui maintenir ce cap ?

Pour conclure, on peut constater que si les enjeux de souveraineté européenne sont soulignés par les acteurs politiques rencontrés, la réalité de la coopération franco-allemande est beaucoup plus complexe, en dépits des institutions et structures anciennes et récentes mises en place pour la favoriser. De la volonté politique à la réalité, il y a un pas que la science et la technologie ne sauraient être seules à franchir.

Cécile ASTIER
Déléguée au développement de l’IHEST

Références

En 2015, l’Union européenne dépend de ses importations pour 54% de sa consommation d’énergie, 46% en France et 62% en Allemagne. Source Eurostat 2016

Depuis la sortie du nucléaire, les éoliennes situées principalement en mer du Nord ne produisent du courant que par intermittence, alors que le gros des besoins en énergie se trouve plutôt dans le sud de l’Allemagne, au cœur de la production industrielle. La création de lignes à haute tension supplémentaires entre le Nord et le Sud prendrait au minimum une dizaine d’années, du fait des contraintes juridiques liées aux propriétés privées sur les sols.

Le Fraunhofer-Gesellschaft est un institut allemand spécialisé dans la recherche en sciences appliquées. Son nom vient du physicien Joseph von Fraunhofer. Il regroupe 67 instituts répartis sur 40 sites à travers l’Allemagne, chacun spécialisé dans un domaine de recherche particulier et emploie 23 800 personnes en 20141 ce qui en fait l’un des principaux organismes de recherche au niveau international. Son financement est assuré en partie par l’État (le gouvernement fédéral ainsi que les Länder « possèdent » l’organisme), mais les deux tiers du budget proviennent de contrats de recherches passés avec des industriels.

Silicon Saxony est une association industrielle basée à Dresde . Il s’agit d’un cluster traitant de microélectronique , de semi - conducteurs et de photovoltaïque. Avec ses 300 sociétés membres employant environ 40 000 personnes, l’association se définit comme la plus importante et la plus performante du secteur des semi-conducteurs, de l’électronique et de la microélectronique en Europe. Les membres de l’association ne sont pas seulement des entreprises, mais également des instituts de recherche, des universités et des collèges.

Global Foundries est l’une des plus importantes fonderies de semiconducteurs indépendante au monde, deuxième après TSMC. Son siège social est situé à Sunnyvale en Californie. Advanced Technology Investment Company (ATIC) est l’actionnaire unique de la société, qu’il détient à 100 %. La société possède plusieurs usines de fabrication de tranches de silicium, à Dresde en Allemagne, à Malta dans le comté de Saratoga et à Hopewell Junction dans l’état de New-York, à Essex-Junction dans le Vermont et à Singapour. Elle produit des circuits intégrés pour des entreprises de semi-conducteurs telles que AMD, Broadcom, Qualcomm et STMicroelectronics

Publié le jeudi 25 avril 2019,
mis à jour le mardi 30 avril 2019


Thèmes : Grands défis