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Les cultures technologiques et industrielles émergentes

L’agriculture et l’alimentation

Autosuffisance alimentaire, circuits courts, souveraineté alimentaire, protection de l’environnement, distribution équitable... Qu’en pensent les consommateurs ? Quelles sont les motivations des exploitants agricoles ? Quelles innovations et quels comportement témoignent de changements de représentations ?

Quels sont les grands courants d’opinions au sujet de l’agriculture ?

Tout le monde s’accorde à dire que nourrir correctement la population mondiale est un énorme problème. La plupart des décideurs et des experts considèrent que l’innovation technologique est le seul moyen d’augmenter la production totale tout en diminuant l’impact de l’agriculture sur l’environnement. Les stratégies proposées comprennent l’utilisation de l’amélioration des plantes et du génie génétique pour augmenter la valeur nutritionnelle des cultures vivrières et créer des variétés de plantes résistantes aux maladies ou à la sécheresse.

Il existe cependant d’autres courants d’opinions car la production globale d’aliments est en théorie suffisante pour nourrir la population mondiale :

1. La solution est à chercher dans l’autosuffisance alimentaire à une échelle locale. Dans les pays riches, cette idée est normalement associée « aux circuits courts » entre producteurs et consommateurs alors que c’est une question de « souveraineté alimentaire » dans le Sud.

2. Les défaillances du marché et des subventions inappropriées entraînent une pollution, des quantités excessives de déchets et d’intrants ainsi qu’une commercialisation massive de junk food. Les stratégies proposées comprennent des incitations à réduire les déchets alimentaires, une diminution des subventions et la rémunération des travaux agricoles visant à protéger l’environnement.

3. La solution passe par une distribution alimentaire plus équitable. Les stratégies proposées comprennent la réduction de la pauvreté, la réduction de la consommation mondiale de viande, la réduction de la quantité de grains utilisée pour la production de biocarburants, ainsi que des changements dans les régimes sociaux et commerciaux.
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ThèmeCitations représentativesStratégies clés
Technologie pour la productionLes faibles rendements sont dus à des contraintes techniques qui empêchent les producteurs locaux d’accroître leur productivité ou pour des raisons économiques découlant des conditions du marché.

Pour survivre aux sécheresses, aux guerres et aux autres causes majeures de famine, l’Afrique doit adopter des technologies qui lui permettent de produire plus de nourriture et de meilleure qualité avec moins d’effort.
• Amélioration des plantes conventionnelles pour développer des variétés hybrides F1 et des variétés résistantes aux maladies
• Modification génétique des cultures pour la résistance aux ravageurs ou la biofortification
• Réduire les obstacles politiques et culturels empêchant l’adoption généralisée de l’amélioration des cultures par le génie génétique
• Investissement induit par le marché dans l’agriculture
Equité et distributionLa disponibilité n’assure pas l’accès, et assez de calories n’assurent pas un régime sain et équilibré. La distribution de la nourriture disponible est essentielle.

Si une personne sur huit meurt de faim dans le monde, c’est considéré comme le résultat de son incapacité à établir un droit à suffisamment de nourriture ; la question de la disponibilité physique de la nourriture ne se pose pas directement.
• Réduire la consommation de viande
• Réduire l’utilisation des cultures vivrières à des fins non comestibles
• Amélioration de l’infrastructure de distribution mondiale
• Création de réserves alimentaires gouvernementales
Souveraineté alimentaire localeLa localisation et la relocalisation des systèmes alimentaires ne créent pas d’énormes changements sociétaux. Ils représentent cependant de modestes changements socio-économiques, culturels et environnementaux allant dans des directions encourageantes.

Les mouvements de souveraineté alimentaire montrent les implications politiques du régime commercial actuel. Ils révèlent la complicité des Etats dans le choix d’incorporer l’agriculture dans la production du capital plutôt que de la maintenir comme production sociale et écologique.
• Développer des fermes basées sur la polyculture
• Rendre autonomes les producteurs et les consommateurs dans les systèmes alimentaires locaux
• Réduire le contrôle des entreprises sur le système alimentaire
Echec du marché, politique et réglementationDes changements de comportement des consommateurs peuvent entraîner une réduction du gaspillage alimentaire dans les pays développés. Il faut en revanche des changements dans la législation et le comportement des entreprises pour obtenir une réduction des déchets et aller vers une production alimentaire et une consommation plus durables.
Une utilisation plus juste et plus efficace des ressources publiques serait réalisée si la politique internalisait plus explicitement les coûts externes.
• Politiques ou technologies pour réduire les déchets
• Politiques pour internaliser les coûts externalisés
• Mesures gouvernementales pour la protection de l’environnement
• Politiques pour rémunérer les agriculteurs pour la production de biens et de services environnementaux
• Réduire l’énergie et les intrants agrochimiques

Tableau 1. Thèmes clés, citations représentatives et stratégies clés qui résument les débats actuels sur la sécurité alimentaire mondiale .

(Référence : Evan Fraser, Alexander Legwegoh, Krishna KC, Mike CoDyre, Goretty Dias, Shelley Hazen, Rylea Johnson, Ralph Martin, Lisa Ohberg, Sri Sethuratnam, Lauren Sneyd, John Smithers, Rene Van Acker, Jennifer Vansteenkiste, Hannah Wittman, Rickey Yada. Biotechnology or organic ? Extensive or intensive ? Global or local ? A critical review of potential pathways to resolve the global food crisis. Trends in Food Science & Technology 48 (2016) 78-87. 2015-11-24. doi:10.1016/j.tifs.2015.11.006)

Quelles sont les motivations des clients des circuits courts agricoles ?

Les acheteurs sont avant tout sensibles à la fraîcheur, au goût, et à la qualité des produits proposés. Cependant de nouvelles préoccupations apparaissent, telles que le soutien à l’agriculture et à l’économie locale (Figure 1). Dans le même temps, on observe une méfiance accrue à l’égard de pratiques industrielles axées autour du toujours moins cher. L’alimentation est devenue un acte anxiogène pour beaucoup de Français, la moitié d’entre eux ont souvent le sentiment de ne pas trop savoir ce qu’ils mangent.

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Figure 1. Opinion sur les produits de circuits courts comparés aux produits de circuits longs. Base : 603 acheteurs en circuits courts au cours du dernier mois.

Les circuits courts traditionnels (ex : marchés, petits commerçants) sont fréquentés par toutes les couches de la population : 42 % des ménages achètent au moins une fois par mois des produits dans un circuit court.

La contestation du modèle agro-industriel est beaucoup plus virulente chez les consommateurs fréquentant les réseaux alimentaires alternatifs (ex : AMAP, La Ruche qui dit Oui !). Leurs principales motivations sont le respect de la nature, l’engagement pour une autre société et le renforcement des liens sociaux. Ils considèrent que le modèle agro-industriel a provoqué la désintégration des structures sociales dans le secteur alimentaire.

Les réseaux alimentaires alternatifs sont apparus au Japon dans les années 1960 en réaction aux crises alimentaires (intoxications avec du poisson et du riz). Ils s’appuient sur un fort ancrage culturel : l’important pour les participants semble être la recherche active d’une forme d’harmonie au sein du groupe formé par le producteur et les acheteurs d’une part, avec la nature d’autre part.

Références :

Yuna Chiffoleau. Formes et enjeux des circuits courts de commercialisation en agriculture. INRA. Licence Professionnelle Gestion des espaces naturels agricoles, CEP Florac, Montpellier SupAgro. 2010-03-05. ,

Les Français et les pratiques collaboratives. Qui fait quoi ? Et pourquoi ? IPSOS-ADEME. 2013-04-25. ,

Jean Pierre Loisel, Martine François, Yuna Chiffoleau, Catherine Herault-Fournier, Lucie Sirieix, Sandrine Costa. La consommation alimentaire en circuits courts : enquête nationale (Premiers résultats) Programme CODIA : Circuits courts en Europe : opportunités commerciales et dialogue avec la société. 2015-02-23. ,

Brigitte Allain. Rapport d’information sur les circuits courts et la relocalisation des filières agricoles et alimentaires. Assemblée nationale. 2015-07-07 pp. 15-16,

Yuna Chiffoleau, Sarah Millet-Amrani, Arielle Canard. From Short Food Supply Chains to Sustainable Agriculture in Urban Food Systems : Food Democracy as a Vector of Transition. Agriculture 6 (2016) 57-74. 2016-10-28. doi:10.3390/agriculture6040057,

Philippe Fontaine. Les circuits courts rapprochent les producteurs des consommateurs. INRA. 2017-01-03,

Les Français et la consommation responsable Edition 2017. GreenFlex, ADEME. 2017-05-30.

Quelles sont les motivations des exploitants agricoles participants aux circuits courts ?

Un exploitant agricole sur cinq vend tout ou partie de sa production en circuits courts. Les circuits courts représentent une véritable bouffée d’air pour ces agriculteurs : apport régulier de trésorerie, reconnaissance sociale. Qu’il soit direct ou à travers un intermédiaire qui crée le lien, le circuit court permet en effet de renouer les liens avec les consommateurs, on parle de leur métier, de leurs difficultés… Cela les valorise, ils en tirent une fierté.

La participation aux circuits courts renforce les liens amicaux et professionnels entre les producteurs (Figure 2).

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Figure 2. La participation aux circuits courts renforce les liens amicaux et professionnels entre les producteurs.

Elle donne une certaine autonomie aux exploitants vis-à-vis des organisations de producteurs, des centrales d’achat ou des grossistes. D’autant plus que la participation à un circuit court induits des changements de pratiques qui semblent économiquement rentables (diversification de la production, moins d’intrants).


Références :

Yuna Chiffoleau.Formes et enjeux des circuits courts de commercialisation en agriculture. INRA. Licence Professionnelle Gestion des espaces naturels agricoles, CEP Florac, Montpellier SupAgro. 2010-03-05,

Yuna Chiffoleau, Sarah Millet-Amrani, Arielle Canard. From Short Food Supply Chains to Sustainable Agriculture in Urban Food Systems : Food Democracy as a Vector of Transition. Agriculture 6 (2016) 57-74. 2016-10-28. doi:10.3390/agriculture6040057,

Philippe Fontaine.Les circuits courts rapprochent les producteurs des consommateurs. INRA. 2017-01-03

Quelle représentation les agriculteurs ont-ils de la nature, du paysage et de la biodiversité ?

Des entretiens réalisés en Isère ont permis de répartir les agriculteurs en quatre profils-types selon le degré d’intégration de la nature au sein de leur activité (les quatre groupes sont presque égaux dans l’échantillon).

Une « nature » à maîtriser. Ils apprécient les paysages cultivés et tenus « propres ». Ils se représentent la nature essentiellement comme une menace pour l’activité productive. Ils combattent les animaux causant des dégâts aux cultures ou aux troupeaux et luttent contre l’enfrichement des prairies et de leurs abords.

Une nature tolérée. La nature est présente, avec ses contraintes mais également avec de possibles avantages, et les agriculteurs « font avec ». Ils tolèrent les dégâts d’animaux et l’enfrichement jusqu’à un certain seuil. Ils tendent à conserver globalement les éléments semi-naturels, le plus souvent parce qu’ils ont toujours été là et sont peu gênants.

Une nature à optimiser. Les paysages appréciés sont ceux où la nature est présente mais organisée par le travail de l’homme. La nature est perçue essentiellement dans une optique utilitaire. Les éléments semi-naturels utiles à l’activité agricole sont entretenus, les autres sont éliminés.

L’activité agricole est considérée comme une partie intégrante de l’écosystème naturel. L’esthétique du paysage ne s’appuie pas sur sa « propreté ». Cela se traduit par des pratiques de conservation voire d’implantation de nouveaux éléments semi-naturels, notamment arborés.

Les exploitants considèrent généralement que la « propreté » des terrains loués donne une bonne image de leur travail et de leurs compétences. De leur côté, les propriétaires veulent conserver les haies, les arbres isolés ou les bois.

Eléments semi-naturels : bois, haies, arbres isolés, jachères, bandes enherbées…

Observe-t-on un changement de mentalité chez les agriculteurs ?

On observe un peu partout dans l’Union européenne des innovations locales révélatrices d’un changement d’orientations et de motivations chez les agriculteurs. Dans tous les cas l’objectif est de lutter contre la diminution de la résilience socio-écologique des fermes et des communautés rurales. Elles traduisent de nouvelles façons de penser la prospérité et le bien-être ruraux (Tableau 2).

On passe d’une focalisation sur les coûts de production, de productivité et de rentabilité à l’atteinte d’objectifs sociaux ou environnementaux tels que l’amélioration de la qualité de la vie. Les compromis sont fréquents. Les petites exploitations et en particulier les exploitations situées dans des zones moins favorables sont plus susceptibles de chercher à mieux intégrer les aspects économiques et sociaux de leurs activités que les grandes exploitations. Une façon de le faire est de s’engager dans des systèmes commerciaux locaux qui renforcent les liens communautaires.

Thème Exemples illustratifs tirés des études de cas
L’importance du bien communLes agriculteurs apprécient le sentiment de travailler à un « projet commun » où tout le monde participe, ils pensent que cela les rend plus efficaces, innovants et motivés (Autriche, Belgique, Danemark, France, Allemagne, Italie et Espagne). Les agriculteurs considèrent l’insertion sociale non seulement comme un avantage intangible, mais aussi comme un modus operandi (Allemagne).
Les avantages de la vie communautaire et du bien-êtreLes zones rurales sont de moins en moins des lieux de production (Belgique, Danemark). Les agriculteurs apprécient la qualité environnementale non seulement pour les avantages qu’elle procure, mais parce qu’ils sont également fiers de l’écosystème et des paysages qu’ils entretiennent (Autriche, Danemark, Lettonie et Lituanie). Les changements agricoles et le bien-être des communautés peuvent être très étroitement liés, les deux vont de pair (Allemagne, Israël et Turquie).
Les aspects multidimensionnels de la prospérité au niveau individuelLes parties prenantes cherchent à équilibrer leurs intérêts économiques avec le bien-être humain, social et environnemental (toutes les études de cas). Lorsque les ménages agricoles sont invités à définir le bien-être, ils mettent en avant tous les aspects non-économiques : l’autonomie, la reconnaissance sociale, le bien-être social et environnemental (Autriche, Lettonie, Lituanie, Espagne et Turquie).

Tableau 2. Exemples de liens entre l’agriculture, la prospérité rurale et le bien-être


Référence :
K. Knickel, M. Redmand, I. Darnhofere, A. Ashkenazy, T. Calvão Chebach, S. Šūmane, T. Tisenkopfs, R. Zemeckis, V. Atkociuniene, M. Rivera, A. Strauss, L.S. Kristensen, S. Schiller, M.E. Koopmans, E.Rogge. Between aspirations and reality : Making farming, food systems and rural areas more resilient, sustainable and equitable. Journal of Rural Studies xxx (2017) 1-14, In press, corrected proof. 2017-07-01. doi:10.1016/j.jrurstud.2017.04.012

Publié le mardi 10 juillet 2018,
mis à jour le mercredi 11 juillet 2018