Grand Angle

La culture scientifique et la démocratie
Comment inscrire les choix scientifiques et techniques dans des sociétés démo-cratiques marquées par l’illettrisme scientifique ?
Quand les niveaux d’incer-titude et les enjeux décision-nels sont élevés, se baser uniquement sur les faits et sur la parole des experts ne suffit plus, souligne Daniel Sarewitz, directeur du Centre pour les sciences, les politiques et les enjeux de l’Arizona State University, car on entre dans une phase de « science post-normale » dans laquelle les interrogations des citoyens reflètent des questions au carrefour de la science, des valeurs et de l’éthique. Il convient alors de penser la scientific literacy, non plus comme relevant de la seule capacité des individus, mais comme une capacité émergente des institutions démocratiques. C’est en créant un cadre institutionnel approprié que le débat sur des choix scientifiques et techniques pourra s’engager avec la participation des citoyens.
Faire entrer la science dans la société en favorisant ce type de débat n’élude pas une nécessaire réflexion sur le doute à l’égard des sciences. Mathias Girel, maître de conférences à l’École normale supérieure de Paris, s’est penché sur les travaux des agnotologistes qui étudient l’ignorance et les conditions sociales et politiques de sa production. L’ignorance peut être en effet délibérément provoquée ou entretenue, comme l’a montré le philosophe en présentant trois études portant sur les stratégies de l’industrie américaine du tabac, le débat sur le réchauffement climatique, et le secret d’Etat. Face la fabrication de l’ignorance, de la controverse et du doute, il est possible d’envisager des lignes de sortie qui ne supposent pas, chez le public, une « omnicompétence » scientifique. Ces ressources reposent sur l’histoire des sciences qui, en établissant l’état du savoir et du non-savoir, a une fonction publique et sociale importante. Elles se puisent aussi dans une vulgarisation minimale du travail scientifique concret. Elle réclame enfin une philosophie du langage veillant à présenter la connaissance non par le biais de faits isolés mais comme une multitude de registres d’explication.
Le savoir, son appropriation et le débat sur les sciences doivent aussi être envisagés à l’aune d’une nouvelle réalité façonnée par le numérique. Pour Milad Doueihi, professeur, Chaire de recherche sur les cultures numériques, université Laval (Québec), le numérique est une culture car il modifie notre regard sur le patrimoine et les objets classiques. Le code numérique, de nature discursive, caractérisé par sa flexibilité, change notre rapport avec le système de l’écrit, à la base de notre culture. Il existe désormais un nouvel humanisme, l’humanisme numérique, a défendu Milad Doueihi, il est le résultat d’une convergence entre un héritage culturel complexe et une technique devenue un lieu de sociabilité sans précédent. Il redistribue les concepts, les comportements et les pratiques. L’humanisme numérique invite à revisiter le conflit hérité des Lumières entre deux conceptions politiques, la volonté générale et le bien commun. Avec le numérique, le conflit est en effet ouvert entre une tendance ancrée dans la protection et une autre relevant du libre partage et de la circulation du savoir. Ces deux tendances sont chacune l’expression d’un choix économique et montrent qu’au-delà, le numérique est au cœur des enjeux démocratiques actuels.
Ils ont dit…
● Perspectives européennes
Clare MATTERSON, directrice, Medical, Humanities and Engagement, Wellcome Trust
Le traitement de l’information scientifique par la presse britannique s’est amélioré grâce à la création du Centre médias-science qui organise plusieurs sessions de briefing hebdomadaire réalisées par des organismes scientifiques à destination des journalistes. Cependant, de nombreux chercheurs ont du se retirer d’Internet, victimes de menaces et de harcèlement. Il est important que les scientifiques s’adressent directement au public, en allant sur le terrain pour amener la science dans des lieux inhabituels comme des festivals de musique, des théâtres….
Marc de VRIES, professeur associé de philosophie à l’université de technologie de Delft
La situation de l’éducation à la science et à la technologie n’est pas satisfaisante aux Pays-Bas et plusieurs initiatives ont été lancées pour l’améliorer. Par exemple, une nouvelle matière, facultative, Nature, Life and Technology (NLT) a été introduite dans l’enseignement secondaire. Ses modules ont été développés conjointement par des enseignants, des chercheurs et des industriels et labellisés. Des premiers résultats montrent que l’on continue de privilégier le corpus existant des connaissances au détriment d’une implication des élèves basée sur l’expérimentation.
● Les villes durables seront-elles aussi des villes apprenantes ?
Yves WINKIN, directeur de l’Institut Français de l’Éducation, École normale supérieure de Lyon
Une ville durable est une ville apprenante qui favorise le dynamisme de lieux culturels interactifs (musées, centres de sciences…) mais aussi la marche comme vecteur d’une nouvelle culture de mobilité urbaine.
Charles-Mathieu BRUNELLE, directeur des Muséums nature de Montréal, ancien directeur général et membre fondateur de la TOHU, Cité des arts du cirque de Montréal
L’Espace pour la vie de Montréal regroupe le biodôme, l’insectarium, le jardin botanique et le planétarium. Son objectif est d’initier un mouvement rassembleur capable de mobiliser l’ensemble des acteurs, des compétences et le public en faveur d’une nouvelle façon de vivre respectant la biodiversité. C’est un espace vivant qui s’inspire de la nature pour fonctionner et qui évolue avec son milieu (ses visiteurs, son quartier, la ville…).
Sonia LAVADINHO, responsable de la coordination de projets européens, Centre de transport, École polytechnique fédérale de Lausanne
La cohabitation de différentes vitesses de déplacement dans la ville est une des problématiques importantes du vivre-ensemble. Une ville apprenante doit appréhender cette dimension et intégrer la montée exponentielle des réseaux sociaux dans ses espaces publics. Ces derniers sont en effet devenus multifonctionnels et multi-usages.
Vincent MARET, responsable Énergies, Recherche et Innovation, Bouygues SA
On va assister dans le domaine de l’énergie à la même évolution que dans celui des télécoms, en passant de systèmes centralisés et pyramidaux à des systèmes décentralisés. La ville va être le lieu d’une convergence entre ceux-ci et le numérique. Dans cet environnement, les métiers de Bouygues évoluent vers toujours plus de services, de la conception à la construction des bâtiments et des infrastructures.
● A quels changements la médiation éducative et culturelle par le numérique conduit-elle ?
Béatrice SALVIAT, Délégation à l’éducation et à la formation, Académie des sciences, « La main à la pâte »
Depuis la création d’Internet, nous sommes passés progressivement de l’ordre militaire à l’ordre marchand. Désormais, nous avons de grandes chances d’assister au triomphe de l’ordre éduquant.
Bernard ALAUX, directeur du Centre de culture scientifique, technique et industrielle de Bordeaux Cap-Sciences
Cap-Sciences est le lieu culturel le plus visité de Bordeaux ; son succès illustre l’appétence du public pour la culture scientifique. Le numérique n’est pas un outil miracle mais il montre que l’appropriation de la culture scientifique par le grand public passe aussi par des chemins buissonniers où priment l’expérience vécue, les tâtonnements et le détournement d’usages.
Bernard BENHAMOU, délégué aux usages de l’internet, ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et ministère de l’Industrie, de l’Énergie et de l’Économie numérique
En France, la culture de l’ingénieur a favorisé le primat du technologue sans se soucier de l’ergonomie c’est-à-dire de la prise en compte de l’usager et de la facilité d’accès à l’informatique, initialement réservée à une « élite » techno instruite. La montée en puissance des réseaux sociaux a changé la donne et démocratisé l’accès à Internet. La conception des outils est en effet essentielle car elle crée de l’organisation sociale donc du droit ; c’est une question politique.
Denis BÉDARD, directeur du Centre d’études et de recherche en enseignement supérieur, université de Sherbrooke (Québec)
L’utilisation du numérique dans les pratiques pédagogiques des enseignants pourrait favoriser la posture de « praticien-chercheur ». Celle-ci favorise le partage du savoir avec les pairs et la volonté de faire avancer les connaissances en enseignement et en apprentissage. Cette approche s’appelle en anglais le Scholarship of Teaching and Learning.
Stéphane NATKIN, directeur de l’École nationale des jeux et médias interactifs numériques, CNAM
Pour concevoir un serious game, on a besoin à la fois d’un modèle basé sur la psychologie du joueur, les mécanismes d’interactions et les principes addictifs, et d’un modèle basé sur la psychologie de la personne en situation d’apprentissage. Le CNAM et d’autres partenaires dont Universcience proposent le projet Toonoots dans le cadre des investissements d’avenir avec l’ambition de valoriser les sciences et les technologies auprès des jeunes. C’est un croisement numérique entre la boîte du petit chimiste, un jeu de stratégie et une communauté d’échange.
Expérience
La démarche d’innovation et l’éducation : l’action du groupe Michelin
Didier MIRATON, ancien gérant du groupe Michelin
Le groupe Michelin évolue dans un environnement concurrentiel mondial très compétitif, produit un objet sécuritaire, le pneu, en très grandes séries pour un secteur de l’automobile en profonde évolution. C’est dans ce contexte qu’il convient de situer les enjeux de l’innovation. Il faut innover vite, le résultat prime sur le savoir, la démarche d’innovation est complexe et risquée.
La R&D représente un investissement 600 millions d’euros par an et 6 000 personnes dans un groupe qui a profondément repensé son organisation pour innover. L’organisation en métiers indépendants et fermés avait entraîné un appauvrissement de l’innovation, a expliqué Didier Miraton, une logique transversale a inspiré une organisation par métiers ouverts sur l’extérieur en pôles d’expertise mondiaux et un fonctionnement en projets inter-métiers. L’ouverture se concrétise par des partenariats avec des laboratoires externes qui permettent une comparaison avec les meilleurs pratiques.
Ce changement a pris une décennie et a porté ses fruits : 6 à 7 ans sont désormais nécessaires pour passer de l’idée initiale au produit de masse contre 10 à 12 ans auparavant. Mais il n’a pas entraîné d’innovations de rupture. Le savoir peut être inhibiteur car l’aspect de protection domine, analyse Didier Miraton, et les personnes ne se comprennent pas forcément ; il faut prendre en compte des facteurs comme la peur, le conditionnement lié à la discipline, le comportement. Il est donc essentiel que le management soit capable d’amener l’organisation vers le risque en étant porteur d’une vision claire et d’orientations ambitieuses tenues sur le long terme.
Evoquant la formation des chercheurs, l’ancien gérant a précisé qu’il fallait dix ans à l’entreprise pour former un expert. La culture générale, la curiosité, la faculté d’être créatif en travaillant avec les autres sont très importantes. La relation au savoir doit évoluer, a-t-il insisté en regrettant que l’école ne nous apprenne pas à comprendre ceux qui font autre chose que nous.
Le chiffre du jour
500 millions, c’est le nombre d’utilisateurs actifs revendiqué par le réseau Facebook en 2010, soit 8% de la population mondiale et 700 millions de dollars de bénéfices.
Question à…
Michel LUSSAULT
Président de l’Université de Lyon
La ville représente d’ores et déjà une nouvelle expérience d’apprentissage. Faut-il que les scientifiques interviennent directement afin que l’espace urbain permette de faire circuler des connaissances scientifiques ?
J’ai l’habitude de dire qu’il faut que les scientifiques sortent de leurs laboratoires et aillent sur le terrain de la « ville apprenante ». Si l’on part du principe que la ville est un système qui apprend aux citadins, mais aussi des citadins, le scientifique ne peut plus se cantonner à son travail de laboratoire. Il doit essayer de comprendre comment son savoir peut s’inscrire dans ces fonctionnements de « ville apprenante » et vivifier les réseaux d’échange et de diffusion de savoirs qui se multiplient partout. Nous nous trouvons à un moment assez historique où la notion même de laboratoire évolue et, en tant que spécialiste des sciences urbaines, j’aurais tendance à dire que le laboratoire est partout où « la ville apprenante » fonctionne. Il faut descendre dans l’arène pour que nos savoirs particuliers, ceux des spécialistes, échangent avec les autres, se cumulent, se confrontent et que l’on arrive à produire un peu de système didactique là ou il n’existe pas.
En direct de l’Université européenne d’été 2011 de l’IHEST - Mercredi 31 août 2011
