Grand Angle
Entre culture et illettrisme scientifique : quel projet éducatif ?

- Marie-Françoise
Chevallier-Le Guyader
En ouvrant la troisième université européenne d’été (UDT) de l’Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie (IHEST), dimanche 28 août au Château Laval, à Gréoux-les-Bains, Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader, directrice de l’IHEST, a rappelé l’ambition de l’Institut, lieu de formation et d’étude sur les politiques de la science en société : créer un réseau de « personnes engagées dans la science », un « Public engagement in sciences », travailler à l’appropriation d’une culture scientifique intégrant les différentes facettes de la complexité de nos sociétés et anticiper le débat public sur les relations science société.
L’UDT ne donne pas de leçons mais elle donne à penser, a-t-elle insisté, elle conduit à se remettre en cause, à explorer de nouvelles approches et à créer des liens et un réseau susceptible de poursuivre la réflexion.
Une question fondamentale inspire cette édition : qui va dire la science et la vérité scientifique à l’heure où le droit, la justice prennent une importance grandissante, suppléant parfois le politique voire le théologique ?
L’éducation aux sciences – en particulier la transmission de la démarche scientifique aux citoyens – devient alors un enjeu majeur pour la pérennité de la science sans oublier l ’apport d’intérêt général de sa méthode pour décrypter la complexité du réel.
L’UDT a choisi d’interpeller les rapports de la science à l’éducation et à la culture en mettant en avant le concept d’illettrisme scientifique, très présent dans le monde anglo-saxon. Il désigne l’absence d’une capacité de mobilisation de ses savoirs et de ses compétences pour résoudre des situations de la vie
quotidienne dans nos sociétés de la connaissance. Au côté de la culture, de la connaissance, de l’émerveillement apportés de façon traditionnelle par l’éducation se jouent aussi les usages, la maîtrise des technologies.
La tendance révélée par les sondages va dans le sens d’une amélioration des connaissances des sciences et des technologies par les citoyens. Cependant les débats récents sur les nanotechnologies, la bioéthique, l’énergie montrent que la situation en matière de culture scientifique n’est pas optimale. Porteurs d’enjeux, représentants de la société civile, scientifiques, ingénieurs, institutions… sont interpellés. En France, au Brésil, aux Etats-Unis, au Canada, en Chine, en Corée, pays représentés à l’UDT, la lutte contre l’illettrisme scientifique et l’éducation des STEM (sciences, techniques, ingénierie et mathématique) deviennent des priorités dans les cadres éducatifs formels (école, université) et informels (musées, médias,…), liées au développement des sociétés.
La pluralité des expériences exprimées lors de cette UDT permettra de prendre la mesure des convergences, des divergences, des synergies et des changements nécessaires. Les lignes de forces dégagées s’avéreront utiles dans une période où, en France, de nombreux politiques remettent la question de l’éducation à l’ordre du jour. Une question au cœur d’un triple enjeu – la connaissance, la démocratie, l’innovation – dans lequel s’inscrit l’UDT.
Ils ont dit…
Culture scientifique - culture générale, quels rapports ?
Heinz WISMANN, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales
Le constat du philosophe est clair : l’unité de la culture comme leg du passé n’est plus garantie. Le rêve d’une culture générale, encyclopédique, c’est-à-dire capable de fournir un panorama complet des savoirs en les rendant intelligibles, en les liant entre eux, est impossible. A partir de là, la culture, telle que nous pouvons la concevoir, est une culture de traduction. En effet, précise-t-il, dans chaque compartiment des connaissances, des compétences contemporaines, il existe des outils perfectionnés qui rendent la communication aléatoire et difficile avec d’autres formes de connaissances et de compétences. Il faut donc trouver un médium qui ne peut être que la langue naturelle, autrement dit la langue historique opposée à la langue technique.
Sommes-nous guettés par l’illettrisme scientifique ?
Bertrand COLLOMB, président d’honneur du groupe Lafarge, président de l’IHEST
Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader a rappelé les propos de Bertrand Collomb, malheureusement dans l’impossibilité de rejoindre les participants de l’université européenne d’été, tenus lors de l’ouverture du cycle national de formation 2010-2011 de l’IHEST. Il avait noté : « la première conséquence du développement de la science et des technologies est probablement la nécessité de l’éducation ».
Emmanuel FOREST, directeur général adjoint, Affaires institutionnelles et européennes, groupe Bouygues Se plaçant du point de vue d’en entreprise décidée à relever le défi du développement durable, le directeur général adjoint a suggéré de définir un « business plan planétaire » afin d’imaginer les technologies successives conduisant à de nouvelles énergies permettant de produire les produits et les services nécessaires à l’humanité. A cet effet, toutes les disciplines scientifiques sont mobilisées.
Dominique ROJAT, doyen, groupe permanent et spécialisé sciences de la vie et de la Terre, Inspection générale de l’Éducation nationale
Selon l’expert, globalement le grand public n’a jamais autant baigné dans la science qu’aujourd’hui. Nous serions donc loin de l’illettrisme scientifique. Mais c’est la relation au savoir qui a changé : l’illettrisme est désormais une incapacité de savoir utiliser de façon critique une grande quantité d’informations et de détails. Au fond, a-t-il observé, plus personne ne sait ce qu’est l’illettrisme scientifique, c’est-à-dire ce qu’il faut faire rentrer dans la tête d’un élève pour le rendre scientifiquement lettré. Et quels sont les « savoirs
jalons » fondamentaux devant être dans la tête d’un professeur ? Il est aujourd’hui impossible d’être un professeur de science sans avoir une culture épistémologique minimale.
Rebonds…
La science cherche des invariants à partir de la diversité et non l’inverse.
A qui confier la traduction de la science vers la culture ? Comment s’assurer que cette traduction ne sera pas dévoyée et utilisée à des fins néfastes ?
Quand on essaie de traduire la langue technique en langue naturelle, on perd une partie de la description de la réalité. On risque ainsi de demander aux gens de croire ce que les scientifiques disent, cela est dangereux.
Les enseignants arrivent avec leurs certitudes vis-à-vis d’étudiants en quête de sens. Les « situations-problèmes » sont-elles une réponse pédagogique à ce dilemme ?
Ne faut-il pas réinvestir les STEM au service de la construction collective qui n’est pas uniquement basée sur l’économie ?
Il faut choisir les informations qui ont du sens. Or, quand on remonte à la source, c’est-à-dire aux scientifiques, il est très difficile d’obtenir de leur part le fait qui fait sens.
Mobilise-t-on suffisamment l’imagination des enfants dans une dynamique créative d’acquisition des connaissances ?
Expérience

- Claudie HAIGNERÉ
Universcience
Claudie HAIGNERÉ, présidente
« A Universcience, j’entends beaucoup d’enfants et d’adultes dire que la science n’est pas pour eux » a souligné Claudie Haigneré. Comme l’a montré la présidente de l’établissement public qui réunit notamment la Cité des sciences et de l’industrie et le Palais de la découverte, tout l’enjeu consiste alors à accompagner le public – en majorité des groupes scolaires et des adultes avec leurs enfants – dans leur découverte et leur appropriation des connaissances. Car le risque essentiel dans une société serait de se laisser envahir par une attitude de désintérêt vis-à-vis de la culture scientifique, de ne plus espérer l’improbable. L’illettrisme scientifique est un déficit de connaissance et d’appréciation de la méthode scientifique, une incapacité à comprendre un discours scientifique, a-t-elle insisté, mais c’est aussi une absence de goût, de curiosité pour les sciences. Dans des centres de sciences comme Universcience, il faut réfléchir à la manière d’extraire les personnes d’une catégorisation qui les enferme pour leur permettre de s’approcher de l’émotion de la science, de sa part de vérité. Le rôle de ce type d’établissement doit être de partager, de transmettre des connaissances, de « médier » la science. Il ne s’agit pas de proposer aux publics une culture prescrite mais une culture vécue qui leur donne la possibilité d’apprendre à apprendre, d’expérimenter par eux-mêmes.
Question à…
Sander VAN DER LEEUW
Professeur, directeur de l’École du développement humain et des changements
sociaux et doyen de l’Institut global de développement durable, Arizona State
University
Nous avons beaucoup parlé de la notion d’illettrisme scientifique1. En français, le terme positif de « literacy » n’existe pas ; que signifie pour vous la notion de « scientific literacy » ?
Cela est compliqué à expliquer car ces termes présupposent leur opposé. En
effet, scientific literacy implique l’existence d’une scientific illiteracy mais il est
difficile pour moi d’analyser pourquoi le contraire d’illettrisme scientifique n’est
pas exprimé en français. On peut supposer que dans le cas du français il s’agit
d’un concept, vraisemblablement issu de la communauté scientifique, créé pour
catégoriser ce qui ne fait pas partie de la communauté des scientifiques. En
anglais, comme je l’entends, l’existence des deux expressions exprime une
situation d’égalité entre les deux communautés. Aux Etats-Unis, la coexistence
des deux expressions signifie une volonté de ne pas dévaloriser l’un ou l’autre des communautés, les literate
et les illiterate.
Le chiffre du jour
100 millions environ, c’est le nombre de personnes qui, aux Etats-Unis, « ferment leurs oreilles » lorsqu’elles entendent parler de science, soit presque un tiers de la population totale, a noté Sander Van Der Leeuw, en précisant qu’aux Etats-Unis, les enfants ne sont pas obligés d’aller à l’école . Nombre de parents prennent directement en charge l’éducation de leurs enfants et beaucoup d’écoles sont gérées par des groupements religieux. Résultat : beaucoup de jeunes n’ont plus aucun contact avec la science.
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