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Débat : Débat public

Quelle place pour la science dans le débat public ?

Université d’été 2010 : Le changement climatique – la question de la légitimité.

Laurent Turpin, Pascale Braconnot, Daniel Sarewitz, Bertrand Collomb

Université européenne d’été
Quelle place pour la science dans le débat public ?
25-29 août 2010 - Arc-et-Senans
COMPTE RENDU


IV. Retours d’expérience
Le changement climatique – la question de la légitimité
IV.1.Le changement climatique : de la légitimité à la responsabilité

Laurent Turpin ouvre le débat sur le changement climatique en rappelant que si la science du climat est une science, une recherche pure, elle est aussi génératrice de normes sociales, politiques et économiques. C’est une science de la nature, indémontrable, mais réfutable. Comment cependant se forger une certitude sur l’état des connaissances scientifiques ? Qui est légitime à rendre compte des connaissances scientifiques ? Sous quelle forme faire apparaître l’état de cette science dans le public ? Dans les faits, certaines personnes s’invitent dans le débat alors qu’elles ne sont mues que par l’intérêt et l’idéologie, y compris des scientifiques compétents.

Cela dit, le changement climatique est une question ancienne, et depuis 1992 et la signature d’une convention-cadre par 192 pays, le climatologue se voit interpeller par le politique pour répondre à ce genre de question : comment empêcher toute perturbation anthropique dangereuse du système, dans un délai suffisant, pour que les écosystèmes puissent s’adapter et que le développement ne soit pas menacé ? Ce genre de questions, on le voit, est désastreux pour le scientifique, dès lors qu’il se voit convoquer comme expert.

De fait, la science climatique a connu une accélération prodigieuse ces trente dernières années, la prolixité de la littérature entraînant inévitablement un décalage entre l’état des connaissances et le rapport du GIEC. Cette science a produit deux résultats majeurs, grâce aux progrès réalisés en matière de modélisation : la réalité du changement climatique, d’une part, son attribution, depuis les soixante dernières années, majoritairement à l’activité humaine d’autre part. Par contre, aucun spécialiste du climat n’a annoncé une catastrophe climatique, pas plus que le GIEC, organisation qui travaille lentement, publie un rapport tous les quatre ans, rythme qui lui permet de faire du bon travail. Aussi y a-t-il toujours un décalage entre le rapport du GIEC et l’état de la science. C’est pourquoi un scientifique qui s’exprime sur le changement climatique est toujours confronté à ce dilemme : communiquer sur le rapport du GIEC ou la science en train de se faire.

Quant au scepticisme, dernier acteur du débat, il faut observer qu’il est le fait de personnes qui s’expriment hors du cadre de la science climatique, et qui avancent des arguments qui échappent à toute logique de réfutabilité, les médias étant très friands de leur donner une publicité qui leur assurera un débat animé. Que pensez de non spécialistes qui réfutent publiquement le travail de centaines d’experts qualifiés ? Cela dit, les vraies questions restent ouvertes. L’humanité confrontée à son propre avenir ? Ce n’est pas une question de science du climat, un philosophe comme Michel Serres observant qu’on dispose, pour gérer les problèmes qui touchent la planète, de structures de décisions héritées d’une époque où l’humanité n’avait pas conscience de tels enjeux.

La modélisation du climat en débat.

Pascale Braconnot rappelle que les simulations numériques du climat sont le fait d’une communauté très vaste et que la modélisation du climat a évolué très rapidement. De fait, les premières prévisions du temps météorologique ne datent que des années soixante. Aussi l’évolution des questions sur le climat est-elle rendue possible par la sophistication des modèles et les progrès de l’informatique. Quel sera le climat de demain ? Pour la science climatique, la réponse à cette question, qui pourrait faire penser aux pratiques des voyantes, n’a pourtant rien à voir avec les prédictions d’une cartomancienne. Il s’agit d’un exercice de pensée, qui repose sur l’analyse d’hypothèses. Aussi s’agit-il de reconstituer l’état de l’atmosphère à partir de mesures précises, faites dès 1860, début de l’ère industrielle, puis d’établir des scénarios possibles. Exemple d’exercice : quels seraient les effets d’une stabilisation des émissions ? Si une telle perspective est irréaliste, puisqu’elle supposerait la suppression de toute émission de CO2 du jour au lendemain, l’exercice présente l’intérêt de s’interroger sur l’inertie du système. Quoi qu’il en soit, plus il y a de gaz à effet de serre, plus il y a réchauffement, plus l’inertie du système est considérable.

Tous les modèles estiment la hausse des températures pour le XXe siècle de l’ordre de 0,6 degré. Si les projections à dix ou vingt ans – échelle qui intéresse la décision – fait état de peu de différences, celles-ci deviennent critiques à plus long terme, réalité qui pose des problèmes de communication. Tout laisse à penser que l’évolution du climat est particulièrement sensible aux scénarios socioéconomiques. Si chaque modèle débouche sur des résultats assez identiques au plan des grandes structures, ils sont beaucoup moins fiables à l’échelle régionale, écart sur lequel joue toujours le débat public. L’incertitude déboucherait sur l’ignorance, alors qu’à l’échelle des grandes structures régionales, les certitudes sont avérées.

Les climatologues attachent une grande importance à la question de l’énergie du système, la perturbation anthropique étant de nature énergétique. Là aussi, des modèles très simples sont utilisés pour des exercices de pensée, dont Pascale Braconnot donne quelques exemples. Les modèles de climat prennent en compte l’atmosphère, l’océan de surface et les surfaces continentales, l’analyse numérique s’appuyant sur les équations de la mécanique des fluides. Elaborer une représentation du climat suppose une physique du système, d’être en mesure de représenter un certain nombre de processus de petites échelles, comme le transfert radiatif dans l’atmosphère ou la condensation qui y est présente. C’est à ce niveau qu’interviennent les fameuses paramétrisations physiques, souvent décriées, telles les gouttelettes d’eau. Les gaz à effet de serre peuvent-ils perturber le climat ? Ou le climat varie-t-il du simple fait des interactions entre l’océan et l’atmosphère ? Dans l’état actuel des connaissances, il apparaît que l’action anthropique est le seul phénomène permettant d’expliquer les tendances de températures des dernières décennies.

Cela dit, la communauté est sous forte pression, situation qui l’oblige à s’organiser. Elle est très consciente que ses modèles ne sont qu’une représentation de la réalité, et qu’il y aurait de grands dangers à disposer de résultats qui n’émaneraient que d’un seul groupe. Aussi doit-elle pour disposer de résultats robustes réaliser des exercices coordonnés, multimodèles. D’importantes simulations sont en cours pour le prochain rapport du GIEC, prenant en compte deux échelles de temps, décennale et à plus long terme. Reste que la communauté à de sérieuses difficulté à communiquer, tant les amalgames sont entretenus, en particulier sur l’utilisation des données.

Le GIEC : analyse d’une institution

Michel Petit rappelle le contexte de la création du GIEC, à partir des années soixante-dix, au moment où les scientifiques ont été convaincus de l’existence d’une probabilité non négligeable que les gaz à effet de serre produits pas l’humanité étaient en train de changer la composition de l’atmosphère et que leur accroissement était à l’origine d’un changement du climat. Pour porter une attention plus particulière à ce phénomène, ils ont souhaité mettre en place un organisme capable de traduire dans un langage compréhensible pour les décideurs l’ensemble des résultats scientifiques obtenus. C’est de cette façon qu’est né le GIEC, sous l’impulsion décisive de Bert Bolin, spécialiste de la physico-chimie de l’atmosphère.

Le rôle du GIEC, organisation divisée en trois groupes, est d’établir l’état des connaissances sur le réchauffement climatique. Des points de vue différents publiés dans la littérature lui imposent d’en faire état, de même que toutes les incertitudes qui peuvent affecter les résultats. Aussi les rapports du GIEC, établis non à destination des pairs, mais des décideurs et du grand public, ont la forme d’une synthèse qui dresse l’état des connaissances. On ne s’étonnera donc pas que ses organes directeurs soient intergouvernementaux, et que des représentants des gouvernements siègent à l’assemblée plénière. Le GIEC, et c’est sa grande originalité, est un instrument que les scientifiques mettent à la disposition des décideurs pour essayer de traduire dans des mots qu’ils comprennent les résultats d’études scientifiques établis pendant les sept ou huit années précédentes. Pour autant, il lui est strictement interdit de faire des recommandations politiques.

Ses rapports sont élaborés par des scientifiques, le plan détaillé de ses chapitres étant approuvé par les scientifiques, en assemblée plénière. Les politiques choisissent une liste d’experts pour constituer le bureau de chaque groupe de travail, chacun sélectionnant pour chacun des chapitres les auteurs chargés de la rédaction. Ces derniers, répartis entre pays développés et pays en développement, synthétisent la littérature, qui fait l’objet d’une première version, largement diffusée. Celle-ci fait l’objet d’observations scientifiques, qui seront prises en compte en fonction de leur pertinence. Une deuxième version est ensuite rédigée, qui sera elle aussi soumise aux experts, qui pourront faire leurs commentaires. Enfin, une ultime version est déposée sur la table de l’assemblée plénière, présidée par un scientifique, assemblée qui doit l’approuver mot à mot. En aucun cas, un résultat ne saurait être en contradiction avec une vérité scientifique.

Bref, le rapport du GIEC établit l’état des connaissances. Comme il est approuvé par l’ensemble des décideurs, ceux-ci sont convaincus qu’il contient la réalité scientifique, non des élucubrations vaseuses. D’aucun voient dans cette organisation une puissante institution. C’est oublier qu’elle ne compte qu’une petite dizaine d’employés, l’essentiel du travail étant réalisé par des scientifiques bénévoles, qui engagent leur réputation. Aussi constitue-t-il un modèle, dont on pourrait s’inspirer pour d’autres sujets. Pourquoi l’a-t-on si violemment critiqué ? Pour la même raison qui conduisait à exécuter, dans l’Antiquité, le messager des mauvaises nouvelles. Le GIEC est porteur d’un message qui dérange, à savoir que l’humanité ne peut continuer à produire l’énergie de la façon dont elle l’a fait jusqu’à maintenant.

Sciences et politiques du changement climatique

Daniel Sarewitz observe qu’aux Etats-Unis, la politique est locale. Aussi débutera-t-il son propos par une anecdote. Dimanche dernier, il était dans son jardin, avec son voisin, avec lequel il s’est entretenu d’une pluie tombée la semaine précédente sur Washington. Une preuve du changement climatique pour son voisin, les choix individuels, par exemple, rouler en 4x4, étant pour ce dernier responsable du changement climatique. A bien y réfléchir, une telle croyance renvoie aux cosmologies anciennes, qui plaçaient les humains au centre de l’univers. Autant dire que cette personne suit le « plan », partage l’opinion du courant scientifique dominant des organisations scientifiques reconnues telles le GIEC et d’autres groupes environnementaux internationaux, qui parfois exagèrent les conclusions de cette organisation. Il intègre l’idée d’un changement climatique dans sa vision du monde, et l’interprète de façon à la rendre cohérente avec sa propre expérience.

Ce « plan » comporte deux composantes. La première est que la connaissance scientifique à propos du changement climatique doit déboucher sur des actions qui permettront à la société de faire face. La deuxième est que l’action sur le changement climatique doit se concentrer sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, en particulier les émissions fossiles, pour minimiser les interférences humaines et la perturbation du système climatique global. Il s’agit de réduire les effets négatifs de la perturbation anthropique sur la société. Ces deux composantes, qui se sont rassemblées de manière institutionnelle et opérationnelle il y a vingt ans, sous la forme du GIEC, ont été pleinement intégrées dans la vision du monde du voisin de Daniel Sarewitz. Celui-ci croit en la parole des scientifiques et des experts, le « plan » indiquant à la voie à suivre pour lutter efficacement contre la crise du climat. Tout se passe comme si la politique climatique dépendait d’une autorité scientifique, mis en cause par des Merchants of Doubt, pour reprendre le titre d’un livre récent.

Or c’est un fait que, malgré vingt années de connaissances en matière de climat, les émissions de gaz à effet de serre continuent de grimper, et l’on sait que leur croissance dans certains pays émergents continuera à exacerber la tendance. Qui plus est, vingt années de science et de politique n’ont pas eu d’effets notables sur les taux d’émission. C’est bien la preuve que les principes sur lesquels sont fondés le « plan » sont faux, que le rôle central que la science a assumé au cœur de la politique climatique et de la science du climat est une erreur.

Ces dernières années, on l’aura observé, la controverse politique n’a pas faibli : elle n’a même jamais cessé de croître. Aux Etats-Unis, où la question du changement climatique fait l’objet d’un clivage politique très prononcé – 74 % des libéraux considèrent que les effets du réchauffement mondial sont déjà en cours, contre 60 % des modérés et 30 % des conservateurs. Seulement 26 % des libéraux considèrent que la gravité du changement climatique a été exagérée, contre 67 % des conservateurs. Aussi le défi est-il d’aller du savoir vers l’action, toute la difficulté étant que les climatosceptiques ont jeté un doute sur la science climatique, produisant chez les gens de fausses croyances, les empêchant de soutenir l’action nécessaire.

Pour le « plan », la réponse de la société au changement climatique doit d’abord reposer sur la science, gage d’une action efficace, et l’on rappellera que 97 % des climatologues qui publient régulièrement sont convaincus de la réalité du changement climatique anthropique. C’est pourtant un fait que vouloir en convaincre le public ne suffit pas à inverser la donne, pas une seule grande puissance économique n’ayant réduit ses émissions de gaz à effet de serre de manière significative dans le cadre d’une politique de changement climatique. On remarquera que l’effet du discours sceptique sur le changement climatique aux Etats-Unis est peu quantifiable, mais surtout qu’il ne représente pas une entrave à l’action. Autrement dit, l’action politique n’exige pas un consensus sur l’existence ou la nature d’un problème. Qui plus est, le consensus ne s’accompagne pas automatiquement d’une action politique. Qu’a-t-on ainsi fait pour éviter la catastrophe naturelle qui a détruit la Nouvelle Orléans, catastrophe dont les scientifiques comme les politiques avaient reconnu comme certaine ? Le danger était identifié, le déroulement de la catastrophe prédit, et… la catastrophe s’est déroulée comme prévu.

Cela dit, c’est un fait que la science reste au cœur des débats politiques sur le climat, pour la raison qu’elle représente une orientation politique dans l’esprit du public, à savoir le contrôle des émissions, mesuré et appliqué au niveau national, imposé d’en haut par une instance internationale. Aussi la science du climat n’aurait-elle pour seule dessein de faire progresser ce régime. Telle est la vision du citoyen américain libéral, celle d’une planète fragile, qu’il faut protéger par un système de gouvernance mondial, d’une part, économique mondial équitable, d’autre part. On remarquera qu’une telle vision n’est pas l’effet de la science, mais d’une conception du monde. Pour un conservateur, par contre, méfiant par nature à tout programme tendant à modifier les comportements de la société, le discours scientifique sur le changement climatique entraînera une réaction viscérale. Aussi les partisans de la politique du climat persistent à penser que le défi consiste à convaincre les conservateurs de la véracité de la science et qu’il faut se fier à l’expertise scientifique, pour la bonne raison qu’il n’y a pas d’autre alternative. Confiance en la science va de pair avec confiance du politique, méfiance de la science avec méfiance du politique : telle est la situation de la diplomatie climatique, une diplomatie désorientée et sans originalité, engagée à poursuivre un modèle d’action qui n’a fourni aucun résultat en vingt ans et à désigner à la vindicte les climatosceptiques, oubliant que ces derniers sont plutôt le symptôme de son échec.

Pourtant, les alternatives existent, et devraient reposer sur trois principes, qui pourraient être le levier d’une nouvelle politique : s’assurer que les besoins en énergie de la population mondiale sont soutenus pour lui permettre de vivre dignement ; garantir la protection des mécanismes naturels de la planète, en débutant par des actions qui recueillent un soutien massif de la population, comme la réduction de l’utilisation du charbon ou la protection des forêts tropicales, préalable essentiel dans la perspective d’une décarbonisation de l’économie énergétique mondiale ; s’assurer que les sociétés sont suffisamment équipées pour supporter les risques et les dangers des aléas du climat, quelles qu’en soient ses causes. Ces trois principes pourraient être utiles dans la gestion des débats à l’avenir, une politique climatique pouvant être développée sans avoir recours à un consensus idéologique, sans exiger non plus que la science crée une logique politique pour agir. Au total, la légitimité culturelle de la science a énormément souffert d’avoir été liée indissociablement à la diplomatie climatique. Le progrès ne viendra ni des avancées scientifiques, ni de sa meilleure communication, mais de nouvelles approches, privilégiant des politiques séduisantes et pluralistes. Une fois la politique appropriée trouvée, la science suivra.

Bertrand Collomb, président de l’IHEST, souhaite apporter son témoignage d’industriel cimentier, dont le groupe doit émettre à lui seul trois à quatre fois autant de CO2 que la Suisse. Après avoir découvert le problème du changement climatique à Rio, comme président de la commission de l’environnement du onzième Plan, il a décidé d’en faire un problème de premier ordre pour son groupe. Comme industriel dont l’activité est mondiale, il demeure en faveur d’un système mondial de réduction des émissions, une entreprise ne sachant pas bien fonctionner avec des systèmes locaux, différents et compliqués. Aussi était-il, comme toutes les entreprises, pour un système d’incitation du marché. Dans le même temps, un autre problème, économique, est venu se greffer à cette question, problème largement popularisé par le rapport Stern. Face à l’augmentation des températures, que faire ? S’adapter, comme l’a toujours fait l’humanité ?

D’un point de vue strictement économique, le rapport Stern souligne qu’il revient moins cher d’agir contre le changement climatique que de s’y adapter. Pour un économiste, on le sait, le taux d’actualisation est un élément essentiel, mettant en avant la comparaison entre des coûts et des bénéfices qui ne se situent pas aux mêmes périodes, et qui ne sont pas supportés par les mêmes générations. Au total, on s’aperçoit qu’on a affaire à des suppositions extraordinairement fragiles, et que des aspects politiques ne sont pas économiques, à savoir que les pays qui souffriront le plus ne sont pas forcément ceux qui ont les moyens technologiques de réagir. Aussi un pays comme le Bangladesh aura-t-il du mal à mettre en œuvre une politique de polder et à disposer de la totalité ou de la moitié de son territoire en dessous du niveau de la mer.

Comment par ailleurs procéder pour inciter l’économie mondiale à réduire ses émissions de CO2 et à améliorer son efficacité énergétique ? Sur ce point, les économistes ont une réponse très simple, à savoir la taxe CO2, tendant à ce que tout le monde débourse plus pour l’énergie. Une telle disposition est d’une simplicité biblique. Dans cent ans, on peut penser qu’il y aura une adaptation, qui ne sera cependant pas générale. Certains pourraient faire aujourd’hui des économies rentables, en investissant et en consommant moins d’énergie, même au prix actuel de l’énergie. Pourquoi ? Parce que l’économie a des inerties considérables, et parce qu’il faut franchir des barrières de potentiel très importantes pour changer le comportement des gens. Pour que cette taxe sur le CO2 soit efficace dans cinquante ans, il faut probablement qu’elle soit non de 30 €/t, mais au niveau de 150, voire 200 $/t, soit une augmentation considérable du prix de l’essence pour le consommateur américain.

Telle est la problématique scientifique. A Copenhague, les Européens voulaient une taxe. Les entreprises étaient contre, par réflexe pavlovien, celles-ci pensant qu’un gouvernement ne dépense jamais bien l’argent. Les Américains, eux, étaient contre la taxe, parce qu’opposés aux Européens. Ces derniers se sont retrouvés devenir les apôtres du cap and trade, soutenus par les entreprises. Dans la pratique, l’Europe ne dispose pas des éléments de pilotage du système garantissant qu’il s’accompagne d’investissements importants pour réduire les consommations énergétiques. L’imprévisibilité et la volatilité des marchés donnent toujours l’impression aux gens qu’ils peuvent gagner de l’argent en achetant ou en vendant du CO2 davantage qu’en investissant pour réduire leur consommation énergétique.

En outre, force est de constater que le système européen est mal ficelé. Le système américain, d’accord sur la réduction des émissions de CO2, était bien meilleur. L’Europe n’a malheureusement pas su en tirer les leçons. Il est tellement difficile de se mettre d’accord sur une disposition entre européens que lorsqu’on y parvient, on ne peut plus revenir en arrière. A Copenhague, l’Europe était ainsi tellement épuisée à s’être mise d’accord sur un système qu’elle n’avait plus rien à négocier. C’est la raison pour laquelle elle a été tellement absente de Copenhague.

Mais les Etats-Unis ont été elles aussi largement absentes. Aucun accord global n’a été trouvé. Est-ce pour autant un échec ? Daniel Sarewitz répond par l’affirmative. M. Collomb aurait préféré un accord à Copenhague. Cela dit, entre Rio et Copenhague, le chemin parcouru est considérable, pour un problème qu’il faut appréhender dans une perspective séculaire. A Rio, on n’était sûr de rien. A Kyoto, les pays en développement ne se sont pas sentis concernés. C’est la raison pour laquelle le Sénat américain a refusé de ratifier Kyoto, ne voulant pas faire d’efforts si les autres ne bougeaient pas. A Copenhague, tout le monde, et surtout la Chine, a estimé qu’il fallait agir, tout en ne s’engageant à rien. Le gouvernement chinois, par contre, travaille activement à ne pas limiter sa croissance, tout en réfléchissant à améliorer l’efficacité énergétique.

Le besoin d’action est donc reconnu. On peut être très pessimiste, mais aussi relativement optimiste, en constatant que le chemin réalisé depuis vingt ans n’est pas négligeable. La politique américaine ne tolérerait pas une contrainte globale et intégrée. Tout laisse donc à penser qu’on s’achemine vers un patchwork de politiques diverses, plus ou moins coordonnées et cohérentes, allant en gros dans le même sens. A quelle vitesse ? Si l’on est optimiste et que l’on croît au progrès technologique, on peut penser qu’une fois que les gens se seront mis à dépenser de l’argent, les progrès seront beaucoup plus rapides que ce qu’on imaginait, dans une dimension de dix à vingt ans.

Bertrand Collomb n’est dont pas pessimiste sur les perspectives du changement climatique, estimant préférable de s’interroger sur les difficultés de la société américaine à faire face au changement climatique, plutôt que sur le fait de savoir, comme l’a fait Daniel Sarewitz, si le consensus scientifique construit par le GIEC a été négatif dans l’évolution générale du monde en matière de changement climatique.