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Université européenne d’été de l’IHEST

La confrontation démocratique et la structuration des débats sur les sciences

26 août 2010 - Arc et Senans

A l’issue de l’université européenne d’été de l’IHEST "Quelle place pour la science dans le débat public ?" qui a réuni quelque 75 participants à la Saline royale d’Arc et Senans, présentation rapide des intervenants et de leur intervention avant une transcription plus complète des débats.

Dans la continuité de la conférence de la veille, la deuxième journée consacrée à La confrontation démocratique et la structuration des débats sur les sciences , a apporté un éclairage historique sur la notion de débat et ses relations avec la structuration des sociétés occidentales contemporaines. Le débat, tel que nous le connaissons, constitue- t-il une originalité des sociétés modernes, au même titre que la science ? L’importance des thématiques scientifiques dans cette structuration des débats publics a ensuite été abordée. Pourquoi certaines thématiques sociales deviennent-elles objet de débats construits sur la base d’argumentations scientifiques ? Ce cadre étant posé, la journée s’est poursuivie par un débat animé sur la légitimité à intervenir dans un débat autour de l’exemple emblématique et actuel du changement climatique.


How Scientists Represent Citizens in Public Debate par Mark Brown

Modern democracies have long been shaped by the notion that scientists best contribute to public debate when they are insulated from society. Scientists have represented citizens as trustees of the public good, informing public deliberation, yet requiring little input from nonscientists. But sociological studies and popular movements have shown the limits of both scientific expertise and rational deliberation. It seems that scientists best contribute to public debate when they represent not only objective facts but also public concerns. By responding to public concerns, while upholding professional standards, scientists go beyond merely informing citizens or acting in their place. They contribute to public debate by improving democratic representation.




Mark B. Brown is associate professor in the Department of Government at California State University, Sacramento. He was previously a postdoctoral fellow at the Institute for Science and Technology Studies, Bielefeld University. He studied at the University of California, Santa Cruz, and the University of Göttingen, and received a Ph.D. in Political Science from Rutgers University. He is the author of Science in Democracy : Expertise, Institutions, and Representation (MIT Press, 2009). His other publications include a book co-authored with Justus Lentsch and Peter Weingart, Politikberatung und Parlament (Verlag Barbara Budrich, 2006), and several book chapters and journal articles in political theory, bioethics, and science and technology studies.-


Pourquoi certains objets scientifiques entrent-ils dans le débat public ? par Michel Griffon

De plus en plus d’oppositions à l’intérieur des sociétés occidentales se manifestent pour ou contre des objets scientifiques ou technologiques. L’exemple des OGM en France permet de détailler les évènements et le jeu des oppositions. On peut en tirer un modèle explicatif simple de l’émergence des débats publics à propos d’objets scientifiques et technologiques. Ce modèle sera appliqué à des cas variés et connus de débats : clonage, farines animales, pesticides, climat… On repèrera dans chaque cas le fondement de l’opposition et l’évènement fondateur du caractère public. On se posera enfin la question du « cycle complet » qui va de l’émergence à la résolution.

Michel Griffon, directeur général adjoint de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche), ingénieur agronome et économiste diplômé de l’Institut National Agronomique de Paris-Grignon (1971), a été directeur d’études dans le domaine des politiques agricoles et politiques de recherche en agronomie à la SEDES-Caisse des Dépôts et Consignations, puis sous-directeur à la recherche et secrétaire des Programmes du ministère de la Coopération de 1982 à 1986. Après avoir été en charge de l’économie à la direction scientifique du CIRAD, il a créé une unité de recherche en prospective et politique agricole qu’il a dirigée de 1989 à 1999 ainsi que le Campus développement durable du Jardin d’agronomie tropicale de Paris. En 1998, il a été secrétaire scientifique de l’évaluation des Centres internationaux de recherche agronomique (Banque mondiale). Il a été nommé directeur scientifique du CIRAD en 1999. Il a présidé l’Institut d’études pour le développement économique et social (Paris I) et préside le Conseil scientifique du Fonds français pour l’environnement mondial. En 2005, il a été appelé à l’ANR où il a été en charge des programmes agronomiques et de la biodiversité. Il a dirigé jusqu’à mars 2008 le département Ecosystèmes et Développement durable.

Livres publiés : Nourrir la planète, Odile Jacob, Paris, 2006 ; La planète, ses crises et nous, avec D. Dupré. Atlantica. 2009 ; Pour des agricultures écologiquement intensives, Ed. de l’Aube, 2010 ; L’Homme viable, avec Florent Griffon, Odile Jacob, Paris, 2010.


Le changement climatique-La question de la légitimité

Changement climatique : de la légitimité à la responsabilité par Laurent Turpin

L’échéance prochaine du protocole de Kyoto a vu se précipiter des rendez-vous de négociation dont le point d’orgue a été Copenhague. Dans le même temps, des controverses quant à la certitude du changement climatique ont grandi dans les médias, parfois alimentées par des actes répréhensibles (le Climategate). Dans ce domaine particulier, la science crée pour ainsi dire la norme politique en même temps qu’elle progresse à pas lents. Cette tension motiva la création du GIEC, collège d’experts mondial au sein duquel l’unanimité constitue la règle commune. Le « scepticisme », apparu dans les médias plutôt que dans les cénacles scientifiques qualifiés, met l’accent sur le fait que le doute doit profiter à l’activité économique : la régulation devrait ainsi suivre les faits et non les précéder, un principe qui, s’il était appliqué, réduirait à néant tout effort eu égard à l’inertie du système climatique. Mon exposé mettra en exergue les relations entre les protagonistes, à la lumière du principe de responsabilité.

Laurent Turpin, 53 ans, est titulaire d’un doctorat de 3e cycle en sciences de la terre et de l’Habilitation à diriger des recherches. Entré au CEA en 1984 comme chargé de recherche, il rejoint en 1991 le Centre des Faibles Radioactivités, laboratoire mixte CEA-CNRS, pour y conduire des recherches en géochimie appliquée au système climatique. Il en devient directeur en 1997 et contribue à créer le Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE), unité mixte de recherche CEA-CNRS-UVSQ dont il assure la direction de 1998 à 2005. Il est responsable du département « Énergie durable et environnement » à l’Agence nationale de la recherche (ANR) depuis 2005 et directeur de l’Institut national des sciences et techniques nucléaires depuis 2006. Parallèlement, il poursuit une activité d’enseignement des sciences de la Terre, du climat et de l’environnement. En tant qu’expert, il siège dans de nombreux comités d’évaluation, commissions scientifiques et instances.-

La modélisation du climat en question par Pascale Braconnot

Le changement climatique induit par l’activité humaine est au centre du débat de société et la modélisation numérique du climat joue un rôle central pour se projeter dans le futur selon différents scénarios économiques. Mais que représentent ces modèles, que peut-on leur faire dire, sont-ils suffisamment évolués pour nous permettre d’appréhender de façon pertinente le climat de demain ? L’exposé apportera des réponses à ces questions en faisant ressortir les bases dynamiques et physiques sur lesquelles sont construits les modèles, le statut particulier des projets internationaux et la façon dont sont abordées l’évaluation des modèles et le traitement des incertitudes. Le débat sera aussi l’occasion de discuter l’écart qu’il peut y avoir entre les questions ou les dénigrements qui sont apparus dans les médias et les interrogations et sujets de recherche prioritaires des spécialistes.

Pascale Braconnot has a 18 year expertise in climate modelling. Her scientific activity ranges from couple ocean-atmosphere model development to the use of these coupled models in different climatic contexts. She developed the first versions of the IPSL couple model and was among the first one to study simultaneously vegetation and ocean feedbacks in simulation of the mid-Holocene. She has a particular interest in the analyses of the relationship between the changes in insolation induced by the slow variations of the Earth’s orbital parameters and the tropical climate, focussing on the Afro-Asian monsoon and the ENSO phenomenon. She is coordinator of the Paleoclimate Modeling Intercomparison (PMIP). She also participated to the last IPCC report as a lead author in chapter 9 (understanding, detection and attribution). From 2001 to 2008 she coordinated the IPSL modelling group and is now in charge of the LSCE modelling theme (5 teams, 34 permanent people). She has also expertise in the coordination of several national and European projects.-•

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), analyse d’une institution par Michel Petit

Dès la fin des années 1980, l’immense majorité des scientifiques travaillant sur le sujet ont acquis la conviction que l’augmentation anthropique de la concentration atmosphérique de gaz, à longue durée de vie, absorbant le rayonnement infrarouge (dioxyde de carbone, méthane…) risquait de provoquer un bouleversement du climat de la planète. C’est sous leur impulsion que le groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a été créé en 1988 par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et le Programme des Nations unies sur l’environnement (PNUE). Sa mission est de faire l’état objectif des connaissances sur l’évolution du climat ainsi que sur les possibilités d’en atténuer les conséquences et d’en limiter l’ampleur. Son mode de fonctionnement sera présenté.

Polytechnicien et ancien élève de l’ENS Télécommunications, Michel Petit est docteur ès-Sciences Physiques. Après un début de carrière au Centre National d’Etudes des Télécommunications (CNET) il entre au CNRS où il assure la direction de l’Institut National d’Astronomie et de Géophysique et la direction scientifique du département « Terre Océan Atmosphère Espace ». Dans les années 1980, son parcours prend une nouvelle orientation. Conseiller pour la Science et la Technologie à la Représentation Permanente de la France auprès des Communautés européennes, il occupe ensuite diverses fonctions aux ministères chargés de la Recherche, de l’Espace ainsi que de l’environnement où il sera, pendant deux ans, directeur de la Recherche et des Affaires économiques et internationales. En 1994, il devient directeur adjoint pour la recherche de l’École Polytechnique. Michel Petit participe aujourd’hui aux travaux du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il est très impliqué dans de nombreuses démarches de sensibilisation du public à la problématique du changement climatique dû aux activités humaines. En tant qu’expert, il siège dans divers comités et commissions scientifiques. Il est membre de l’Académie des sciences.-

Science and the politics of climate change par Daniel Sarewitz

The international climate change policy regime has sought to link scientific research directly to a narrowly framed prescriptive political effort to stimulate directed social and technological change. Thus far, this approach has failed, and there is little reason to be optimistic about future prospects. In the process, science has been made hostage to political dynamics, and been significantly compromised as a result. New approaches must start by identifying political opportunities for making progress regardless of ongoing scientific debates and uncertainties. Such approaches will focus on access to affordable energy, the benefits of energy technology innovation, and the need for societal resilience to a range of environmental stresses.





Daniel Sarewitz is Professor of Science and Society, and co-director and co-founder of the Consortium for Science, Policy, and Outcomes (CSPO), at Arizona State University (http://www.cspo.org ). His work focuses on revealing and improving the connections between science policy decisions, scientific research and beneficial social outcomes. He lives and works in Washington, DC, where he focuses his efforts on a range of activities to increase CSPO’s impact on science and technology policy at the national level. His new book, The Techno-Human Condition (co-authored with Braden Allenby), will be published by MIT Press in February 2011.


L’Intelligent design en débat : stratégies philosophiques et rhétoriques au cours du procès Dover par Mathias Girel

Le Procès de Dover (2005) n’est pas seulement une réédition des désormais classiques batailles légales engagées par les courants créationnistes contre l’enseignement de l’évolution dans les écoles publiques. Il met au centre du débat, beaucoup plus nettement encore que les procès des années 1980, des arguments épistémologiques sur les lacunes supposées de la théorie de l’évolution, sur la valeur pédagogique de l’enseignement des controverses. C’est cette nouveauté, et le type de débats qu’elle recouvre, qui sera interrogée.





Mathias Girel est maître de conférences au département de philosophie de l’École normale supérieure (Ulm). Il mène des recherches sur la philosophie américaine et plus particulièrement le courant pragmatiste. Il a notamment publié, avec Claude Debru (dir.), William James, Psychologie et cognition (Paris, Pétra, 2008), et traduit les Essais d’empirisme radical de William James (Paris, Flammarion 2007, avec G. Garreta).