,
Accueil du site Activités Cycle national 2008-2009 L’européanisation de la recherche : vers une (...)

Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie

IHEST - Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie

Enregistrer au format PDF

Débat : Ecosystèmes de la recherche et de l’innovation en France et dans le monde

Débat : Europe

Session 2

L’européanisation de la recherche :
vers une nouvelle étape ?

23, octobre 2008, Paris

Intervention de Philippe Laredo, directeur de recherche à l’Université Paris-Est et professeur à l’université de Manchester lors de la session 2 du cycle 2008-2009, consacrée le 23 octobre 2008 aux Écosystèmes de la recherche et de l’innovation en Europe.


En préalable à mon propos, je souhaiterais faire deux remarques.

* Première remarque : vous avez sûrement remarqué que dans sa présentation du futur de la recherche française, le directeur de cabinet de la Ministre n’a consacré qu’une petite minute à l’Europe alors qu’il s’est attardé près de trois quart d’heure sur l’organisation et les problèmes nationaux. Cette proportion de temps de parole est un fidèle reflet de la manière dont la France travaille et se positionne par rapport à l’Europe. La question de l’européanisation a en effet beaucoup de mal à pénétrer le tissu politique et administratif français, alors qu’il est quotiennement présent chez les chercheurs et les responsables de laboratoires. Cette dichotomie française me frappe d’autant plus que je ne l’observe pas dans un pays comme la Grande-Bretagne, pourtant connu pour sa réserve vis-à-vis de l’Europe.

* Deuxième remarque : vous avez beaucoup discuté de la complexité européenne comme d’une réalité admise par tous. Or, dans nos enquêtes, nous constatons que pour une majorité d’interrogés il semble aussi difficile de présenter un projet dans son propre pays qu’au niveau européen. Et ce, qu’il s’agisse de français, d’anglais ou d’allemands ! Il n’y a pas d’exception française ici. Comment donc expliquer ce sentiment de complexité inhérente à l’Europe ? Peut-être tout simplement par le fait que, enfermées dans leurs habitudes, les grandes organisations françaises ne sont pas organisées et structurées pour fonctionner à un niveau européen. Fermons cette parenthèse et revenons à notre propos. Comme vous le constaterez dans mon titre, c’est, non pas la politique de recherche européenne, mais bien l’européanisation de la recherche qui m’intéresse. Plus précisément, je formulerai ainsi les questions auxquelles il me semble important de répondre. Quels processus d’européanisation avons-nous vécu ? Quels sont ceux vers lesquels nous voulons tendre et pourquoi ?

1- L’Europe de la recherche : un premier bouclage
La recherche fondamentale : quelques repères
Les « secteurs de pointe »
L’Europe des biens publics
Compétitivité technologique de l’industrie européenne
Le retour du gap vis-à-vis des Etats-Unis
Le tournant de Lisbonne

2- L’espace européen de la recherche
2000 - 2008 : continuité et changements
Quels enseignements devons-nous en tirer ?
Pourquoi les questions actuelles ?
Comment évoluer ?
Une proposition autour de 3
+ 2 enjeux

3- Questions des auditeurs / réponses de Philippe Larédo

1- L’Europe de la recherche : un premier bouclage

L’européanisation est un processus qui a plus d’un demi-siècle. Nous discutons donc de quelque chose de long, de durable, dont les formes peuvent varier mais dont les problèmes de fond restent aujourd’hui exprimés comme ils l’étaient en 1950. La différence fondamentale réside selon moi aujourd’hui dans le fait que, pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, en 2000 à Lisbonne, les questions de recherche ont été discutées au niveau des Premiers ministres ou des chefs de gouvernement et continuent d’être discutées par ces mêmes personnes tous les 6 mois. Que s’est-il passé depuis que ces questions sont inscrites à l’agenda politique ? Toute une série d’apprentissages, de transformations dont on a beaucoup de mal à comprendre et à saisir la portée et que l’on souhaiterait parfois occulter.
J’ai choisi d’organiser mon propos en 4 parties :
* La recherche fondamentale et ses équipements.
* Les secteurs de pointe. Toutes les politiques scientifiques et techniques de l’après guerre ont en effet été structurées par cette question des nouvelles industries liées à la technique.
* La recherche autour des enjeux collectifs (Alzheimer, changements climatiques, etc.). Contrairement à ce que certains pensent, cette perspective n’est pas nouvelle.
* La question de la compétitivité technologique de l’industrie européenne.

La recherche fondamentale : quelques repères

salle * On entend souvent dire qu’il n’y a pas de grandes institutions européennes. On oublie donc l’existence du CERN depuis 1954, de l’ESO depuis 1962, de l’ILL depuis 1967, de l’EMBL depuis 1974, du JET depuis 1978, de l’ESRF depuis 1988, etc. Je pourrais continuer la liste. Il y a en effet plus de 40 grands instruments européens et il n’y a pas de secteurs de recherche dont les grands instruments ne sont pas partiellement ou totalement européanisés.
* Que retenons-nous de cette histoire ? L’échec de la European Science Fundation, l’ESF, créée en 1974. Appelée à gérer tout ce qui pouvait être partagé en recherche fondamentale, cette fondation implantée à Strasbourg n’a finalement jamais vraiment pris son envol. Pour que la boucle soit bouclée, il faudra finalement attendre 30 ans et la création de l’European Research Council. Le processus d’européanisation de la recherche ne date donc pas d’aujourd’hui.

Les « secteurs de pointe »

* Le modèle d’Euratom J’ai entendu tout à l’heure, lors de vos discussions, qu’il n’y avait pas beaucoup d’institutions européennes dont la fonction serait de coordonner la recherche de leur secteur. Je m’attarderai donc sur les enseignements tirés de la douloureuse expérience d’Euratom. Euratom est né en 1957 de la volonté de faire l’Europe de l’atome, tant en termes de sciences que d’industrie. La réponse apportée pour la recherche consistera à créer des laboratoires communs. La difficulté a résidé dans le fait que ces laboratoires communs, une fois constitués, sont entrés en compétition avec les laboratoires nationaux existants. On connaît l’histoire de cette concurrence qui se terminera par l’adoption de technologies venant des Etats-Unis ! Cette première expérience a joué un rôle tr ès impoertant dans la manière d’aborder la recherche au niveau européen.

* Enseignement n°1. Avant de légiférer, il convient d’apprendre, et pour ce faire, d’expérimenter. Cela va devenir une règle de fait pour le développement des nouvelles interventions de la Commission européenne dans la recherche. Ainsi pour la France, avant de créer un Haut Conseil de la Science de la Technologie en charge de l’élaboration de la stratégie nationale, peut-être aurions-nous dû pendant deux ans favoriser l’émergence d’un débat sur la stratégie afin de nous faire une idée précise du type d’instrument et du type d’organisations dont nous avions besoin.

* Enseignement n°2 : Les actions directes (créer des laboratoires) sont difficiles dans une Europe si diversifiée. D’où de fait le choix durable du faire-faire, ce qu’on appelle les actions indirectes.

* Enseignement n°3. Si on veut éviter des déploiements parallèles, il est important d’impliquer les pays membres et leurs administrations non seulement dans la formulation des politiques mais également dans leur mise en œuvre.

* Le modèle de l’ESA L’Agence Européenne de l’Espace nous offre un deuxième modèle qui est considéré par tous comme un succès majeur. Or que nous apprend l’histoire de l’ESA ? Qu’il a fallu une décennie d’apprentissage pour aboutir au formidable instrument que nous connaissons aujourd’hui. C’est donc bien dans la durée et la continuité d’une expérimentation, parfois douloureuse, que se constituent les grands acteurs stratèges.

* Le modèle de la délégation économique Un dernier modèle est souvent mis en exergue, celui de la délégation économique à des grands acteurs industriels, comme on a essayé de le faire avec Galileo. Là encore un retour historique aide à mieux comprendre les distinctions à faire. Concorde a clairement été un échec industriel ; mais il a également été un formidable vecteur du développement de technologies et de capacités industrielles de production à la source directe du succès d’Airbus. Certains mettent en exergue cette différence pour souligner la complémentarité des rôles publics et privés dans le développement de technologies de rupture, question aujourd’hui renouvelée autour des nouvelles options énergétiques.

L’Europe des biens publics

* En 1973, le monde connaît sa première crise pétrolière. En 1974, les pays européens prennent de manière conjointe la décision d’ajouter à leurs actions partagées une série de programmes pour promouvoir l’autonomie énergétique de l’Europe. Cette décision commune n’est alors rien de moins que le lancement du premier programme européen pour la recherche. Quelle est la finalité de ce premier programme commun ? Les biens collectifs. Dès 1974, l’Europe commence donc à organiser sa recherche autour d’un enjeu stratégique collectivement partagé. * Entre 1974 et 1978, de nouveaux programmes sur l’environnement, sur la santé, et sur la recherche médicale sont progressivement créés. Ils ne alors pas tirés par la question de la compétitivité économique. * Il faudra en effet attendre le deuxième choc pétrolier et le fameux slogan « On n’a pas de pétrole mais on a des idées ! », pour que l’innovation devienne un élément important. C’en est alors fini des biens collectifs dans l’agenda de l’action communautaire. Ces derniers resteront en effet à l’arrière plan pendant près de 20 ans pour entrer dans cette problématique de la compétitivité technologique de l’industrie européenne.

Compétitivité technologique de l’industrie européenne

Les premières interventions européennes sont liées à l’échec des grands pays européens à s’accorder sur les politiques industrielles à mettre en œuvre dans l’informatique. Le Commissaire de l’époque, le Vicomte Davigon, s’en saisira pour organiser une table ronde rassemblant les 12 plus grands industriels européens de l’époque. De cette table ronde est né le programme ESPRIT, à l’origine de ce qui sera le cœur de la politique européenne de recherche des années à suivre : les programmes collaboratifs de recherche technologique. C’est en effet en 1984 que le programme cadre voit le jour et en 1987 que ce dernier est institutionnalisé avec l’Acte Unique. S’ouvre alors une décennie de croissance rapide des interventions européennes avec, d’un côté, les partisans de Mme Thatcher défendant une vision pré-compétitive de la recherche (le programme cadre) et, de l’autre, les tenants d’une conception de la recherche plus proche du marché (Mitterrand et le programme Eurêka). On assiste alors à un renversement complet de la justification des politiques européennes : le but n’est en effet plus de résoudre les problèmes des citoyens ni de créer de nouvelles industries ‘de pointe’ mais bien d’assurer le déploiement des entreprises européennes existantes et le maintien de leur compétitivité mondiale. De 1985 à 1995, l’Europe connait ainsi une décennie euphorique pour la recherche : les programmes européens augmentent de 35 % par an en moyenne. Ils permettent le déploiement des liens entre recherche académique et recherche industrielle.

Le retour du gap vis-à-vis des Etats-Unis

Cette période de forte croissance se termine quand les dépenses communautaires avoisinnent le seuil de 1% de la richesse nationale transférée à l’Europe, ces dernières étant largement tirées, outre la politique agricole commune, par la montée très rapide des fonds structurels. Nait alors une nouvelle problématique pour mieux localiser l’effort communautiare dans l’ensemble des efforts européens. Un mot clé en rend compte : la subsidiarité. De quoi s’agit-il ? Pour le dire brutalement : déléguer à la Commission ce qui n’est pas central ou plus stratégique pour les pays ! Prenons un exemple. Quand les prix du pétrole s’effondrent, en 1984, la recherche sur les énergies renouvelables perd son caractère priortaire, la plupart des programmes nationaux sont alors remis en question et la question de l’énergie se voit peu à peu transférée à l’Europe. 20 ans après, nous constatons les effets de la capacité de projection de l’Europe. C’est en effet à l’Europe et non pas aux Etats membres, que nous devons par exemple les grandes éoliennes que nous voyons aujourd’hui. Si l’on prend maintenant l’exemple de la téléphonie mobile, il faut savoir qu’il n’y aurait jamais eu de standard GSM si l’Europe n’avait pas mis fin à la compétition entre standards et imposé un travail collaboratif pour arriver à la définition d’un standard partagé. Dans les années 90, l’Europe est à la traine tant dans la généralisation des technologies de l’information que dans l’exploitation des biotechnologies. Apparaît alors un nouveau concept : le paradoxe européen selon lequel nous serions bons en recherche mais mauvais en application. De plus en plus prégnant, ce discours du gap va permettre à la nouvelle équipe européenne - et notamment au commissaire Busquin - de promouvoir un discours qui séduira les chefs de gouvernement. C’est ainsi qu’en 2000, l’Europe adopte la stratégie de Lisbonne.

Le tournant de Lisbonne

Entre 1997 et 2000, L’Europe traverse une période d’euphorie partagée par la plupart des pays, avec partout de nombreuses créations d’emploi. Un nouveau slogan voit le jour. « Désormais, la connaissance est l’ultime frontière des sociétés ». Rassemblés à Lisbonne en 2000, nos dirigeants n’hésitent pas à se donner pour objectif de faire de l’Europe « la société de la connaissance la plus compétitive du monde ». L’Espace européen de la recherche (ERA) traduit dans les faits cette ambition.


Pour nos politique, l’Espace Européen de la Recherche est un des moyens de satisfaire l’objectif qu’ils se sont fixés à Lisbonne. Un tel espace ne saurait être assimilée à une fédéralisation des politiques de recherche puisque les partages antérieurs entre pays membres et Commission sont restés quasiment stables ces 10 dernières années. Son contenu tient avant tout à la manière dont les pays membres mettent directement ou indirectement en commun leurs moyens et leurs approches. Cette construction collective s’avère sans équivalent théorique dans l’histoire des sciences politiques. Et nous sommes dans une période d’apprentissage, de tâtonnement. Rien d’étonnant donc à ce que l’embrayage entre le discours et les actions reste délicat. Dans cette seconde partie de mon exposé, je voudrais tenter de :
  • comprendre ce qu’il s’est passé entre 2000 et 2008 ;
  • réfléchir aux hypothèses que l’on peut avoir sur le désenchantement patent envers l’Europe qu’on observe vote après vote ;
  • penser les changements qui nous attendent autour de cinq grands enjeux : trois enjeux internes à la science et à la technologie, deux enjeux sociétaux.

L’espace européen de la reherche

2000 - 2008 : continuité et changements

salle2 Après une grande période de continuité - notamment marquée par l’engagement de l’Europe dans les domaines technologiques en forte croissance - l’Europe a connu 3 changements :
* Les enjeux des grands secteurs technologiques. L’Europe a lancé auprès des industriels un ballon sonde : les plateformes technologiques. De quoi s’agissait-il ? De voir dans quelles mesure les industriels sont capables dans ces secteurs de dégager des visions à long terme et d’identifier les programmes de recherche centraux pour les permettre et les coopérations qu’ils réclament. Leur succès a permis d’enclencher une nouvelle phase de double partenariat public -privé. Double à la fois parce qu’il combine fonds publics nationaux et communautaires, et parce qu’il rassemble des industriels de toute l’Europe d’accord pour co-investir. Ainsi se mettent en place progressivement différentes Joint Technology Initiatives (JTI) qui permettent de sortir des petits financements sur projet pour privilégier des programmes coordonnés inter-acteurs. Avec ces JTI, nous sommes en train de construire un paysage européen nouveau.
* La recherche à la frontière des sciences. La création du Conseil de recherche européen (ERC) marque une transformation majeure dans le financement de l’excellence individuelle en Europe, même si son rôle fait débat et je reviendrai sur cette question. Il ne faut pas non plus oublier les réseaux d’excellence comme mode de structuration thématique de l’excellence. Nous avons beaucoup à apprendre de cette expérimentation grandeur nature qui a touché plus d’une centaine de ‘spécialités’ et il faudrait éviter que l’Europe ne perde, comme elle semble le faire avec les projets d’institut européen des technologies (EIT), son acquis antérieur, c’est à dire sa capacité à savoir institutionnaliser une fois tirées les leçons de l’expérience.
* Le besoin bottom-up de coordination des agences de recherche. Nous avons tous été surpris par le succès des ERA-Nets, cette autre expérimentation qui donnait quelques moyens limités aux financeurs nationaux de la recherche pour partager leurs experiences et leurs priorités pour construire de nouvelles formes d’interventions partagées, des appels d’offre communs. Le paysage européen est donc en pleine mutation.

Quels enseignements devons-nous en tirer ?

Contrairement aux évaluations souvent très négatives qui sont faites sur cette période, nous portons avec mes collègues un regard plutôt positif sur ce qu’il s’est passé entre 2000 et 2008. Nous tirons de cette période deux enseignements principaux :
* Premier enseignement. On a enfin mis fin au mythe selon lequel on ne fait au niveau européen que ce que l’on ne fait pas dans les pays nationaux. On a en effet trouvé un moyen de dépasser le vieux problème de la coordination par le haut des politiques nationales : ce sont désormais les opérateurs qui, sur le terrain, mesurent les besoins de coordination et fabriquent les coordinations nécessaires.
* Deuxième enseignement. On ne peut pas prétendre continuer à changer les choses sans changements institutionnels. Je pense qu’il nous faut réfléchir à ces deux enseignements lorsque nous voulons penser le futur.

Pourquoi les questions actuelles ?

Dès lors pourquoi s’expriment aujourd’hui autant de réticences vis-à-vis de l’Europe ? Dans l’un de mes articles, j’évoquais l’idée de Robert Schumann selon laquelle l’Europe n’est ni une grande image, ni une grande idée, mais avant tout quelque chose de pratique qui doit permettre par des actions communes de toucher chaque foyer européen. Si l’on regarde l’histoire de la création européenne, on se rend compte qu’effectivement, l’association Communauté du Charbon et de l’Acier et politique agricole commune faisait que quasiment la moitié des européens était concerné par l’Europe. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’Europe ne touche plus directement que les agriculteurs et les chercheurs qui représentent chacun 4% de la population totale. Pour le reste, elle ne concerne personne, sinon négativement par l’ensemble des directives et des limitations qu’elle opère. Dans ce contexte, comment voulons-nous que les citoyens s’engagent sur une transformation dont ils ne sentent pas ce qu’elle peut impliquer pour eux ?

Comment évoluer ? Une proposition autour de 3 + 2 enjeux-

Comment pouvons nous évoluer pour faire de l’Europe de la recherche un levier à la fois économique et politique, dans l’engagement des citoyens. Je propose 5 enjeux dont 3 plus ‘internes’ à la production des connaissances (et donc aux milieux de la recherche) et 2 directement ancrés sur les questions sociétales.
Trois enjeux internes me semblent être associés aux dynamiques de la science et de la technologie.
* La frontière des sciences. De quoi s’agit-il ? par ce vocable, ses utilisateurs entendent dépasser le seul financement de la recherche académique dans son ensemble pour se focaliser sur la partie des travaux scientifiques hétérodoxes fabriquant les nouveaux paradigmes qui organiseront la vie de la science normale de demain, pour reprendre les termes de Kuhn. Si l’on prend comme indicateur les prix Nobel, on se rend très vite compte qu’à investissement égal, les États-Unis produisent quatre fois plus de prix Nobel que nous. Comment expliquer ce phénomène ? Une première explication a longtemps consisté à brandir l’argument de la fuite des cerveaux européens vers les Etats-Unis. Or, les enquêtes montrent que les travaux de base qui ont valu leur Prix Nobel aux laureats américains ont été réalisés aux Etats-Unis. Notre problème n’est donc pas un problème de chercheurs, mais bien un problème d’agencement organisationnel. En effet, contrairement aux Etats-Unis où il n’y a que quelques financeurs importants, en Europe les agences de financement de la recherche sont « fragmentées » (pour reprendre un vocable à la mode). J’ai développé une conjecture qui montre que leur faible taille relative associée à l’absence de coordination conduit logiquement au chiffre trouvé : nous financons en Europe quatre fois moins de « science nobelisable » alors que globalement nos investissements en recherche académique sont équivalents à ceux des Etats-Unis. Dans ce contexte, l’ERC peut apparaître comme la réponse que cherchaient les chercheurs. On peut toutefois anticiper que l’ERC n’aura pas l’impact que l’on attend de lui tant qu’il restera une agence de plus dans le paysage européen et ne deviendra pas l’agence des agences.
* Les infrastructures tangibles et intangibles de la science, de la technologie et de l’innovation Nous n’avons plus au niveau européen les procédures et le portefeuille d’instruments dont nous avons pu disposer par le passé (des démonstrateurs de grandes éoliennes aux standards de la téléphonie mobile). C’est pourquoi il me semble que les normes et les standards sont un enjeu extrêmement fort pour le futur de l’Europe.
* De la même manière, nous devons nous interroger sur la fabrique des structures intangibles du débat démocratique sur les nouveaux développements technologiques, et notamment sur les nanotechnologies.
* Pour que l’Europe de la recherche serve la fabrique de l’Europe en général et qu’elle ne soit plus un espace vécu négativement, deux dimensions me semblent aujourd’hui importantes :
L’une (dont on parle beaucoup en ce moment) concerne les grands challenges sociétaux. C’est pour moi le moteur de la construction européenne que de focaliser les efforts de recherche sur les grandes questions auxquelles nous faisons face, du défi du réchauffement climatique au viellissement des populations. Nous savons qu’avec le CERN, Airbus ou l’ESA, nous avons trouvé des solutions pour traiter des défis à l’échelle européenne. Pouvons nous nous inspirer de ces modèles ? Le rapport dirigé par Luke Georghiou pense que non, que les modèles du passé ne nous donnent pas d’enseignement sur la manière d’agir demain. Nous devons en effet trouver des procédures différentes. Il nous semble qu’elles devraient s’appuyer sur les directions suivantes :
* L’importance centrale des actions conjointes entre niveau communautaire et niveau national.
* Une assise financière européenne plus adaptée pour préparer le futur. Sans changement d’ordre de grandeur, toute politique restera de l’ordre du discours politicien.
* Des transformations institutionnelles fortes dans la gestion européenne de la recherche : des DG stratèges et politiques, des agences professionnelles et autonomes de mise en œuvre des moyens. Mais c’est un chantier difficile et qui sera long.
Du coup, La seconde voie me semble à la fois plus concrète pour les citoyens européens et plus facile à mettre en œuvre. Elle concerne notre capacité à rendre l’Union concrète pour tous les étudiants. Aujourd’hui, nous assistons à des débats sans fin sur les moyens d’améliorer le rang de nos premières universités européennes dans les classements internationaux. C’est certes une question importante mais est-ce le bon enjeu ? Je ne le crois pas. L’enjeu consiste selon moi dans notre capacité à faire que tous les jeunes européens actuellement dans l’enseignement supérieur (55% d’une classe d’âge en France) expérimentent concrètement l’Europe dans leur cursus universitaire. Aujourd’hui nous avons des programmes Marie Curie (élitistes et marginaux) qui touchent à peine 15% des doctorants, et des programmes d’échange Erasmus qui ne concernent que 10% des étudiants de master. Et ces chiffres diminuent ! Nous devons transformer cette réalité. Comment ? En faisant passer le budget d’un milliard d’euros par an à 7 ou 8 milliards d’euros par an. Les chiffresn peuvent paraître importants pourtant c’est nettement moins, même calculé à l’aune d’une décennie, que ce que les Etats viennent de dépenser en quelques mois pour recapitaliser les banques de leurs pays ! J’aimerais qu’il y ait un véritable débat public sur cette direction.

Questions des auditeurs /Réponses de Philippe Larédo

engroupe

> Quelles sont les valeurs communes que devraient partager les acteurs de l’espace européen de recherche ? Doit-il s’agir d’impératifs économiques, de valeurs sociétales et culturelles, de massification de l’éducation ou de convergence politique ?
Après avoir passé beaucoup de temps sur cette question, avec mes collègues lors de la préparation du rapport publié en mars 2008 sur les justifications de l’EER, nous avons finalement décidé de la traiter de différentes manières. Nous nous sommes d’abord dit que l’Europe s’était construite sur la notion de marché unique, c’est-à-dire sur l’idée de circulation libre, de flux des personnes, de marchandises ou de capitaux. Or, pour la science, le flux des personnes et la circulation des connaissances constituent deux enjeux majeurs (que le conseil de la compétitivité n’hésite pas à appeler 5ème liberté). Pour que les populations puissent vivre ensemble au sein d’une même écologie, il faut en effet qu’il y ait une sorte d’espace « friendly ». Comment parvenir à cette friendly ecology ? Telle a été notre première question. Nous nous sommes alors très vite rendu compte que si cette question, et la réponse à cette question, étaient indispensables, elles n’étaient pourtant pas suffisantes. Nous avons donc tenté d’aller plus loin. C’est alors que nous avons mis en avant le rôle central des grands défis sociétaux dans la formulation d’une politique qui soit compréhenslble par les citoyens européens. Et j’ai pour ma part proposé d’ajouter la mobilité systématique des jeunes pour leur rendre l’Europe concrète.

> Cette massification n’est-elle pas en contradiction avec une sélection à l’université et un élitisme de la recherche ?
Assimiler université et recherche revient à faire une erreur grossière. Ce n’est en effet pas l’université qui est en cause mais bien l’enseignement supérieur dans son ensemble. Aujourd’hui, sur une classe d’âge qui sort du bac, plus de la moitié ne va plus vers l’université. L’université n’est qu’un espace organisationnel parmi d’autres et dont les principales missions consistent à offrir une formation adaptée aux étudiants qui entrent sur le marché du travail, à mener une recherche académique de qualité, et à former des spécialistes dans des domaines particuliers. On entend toujours parler du dualisme à la française entre recherche et école d’ingénieurs. Mais savez-vous que nos écoles d’ingénieurs servent de modèles à Colombia par exemple ! Quant à nos écoles de commerce, savez-vous que dans les classements internationaux récemment publiés par le Financial Times, HEC est numéro 1, Sup de Co Paris, l’ESSEC et Grenoble sont dans le top 10 européen ? Dans ce domaine spécialisé de l’enseignement professionnel de haut niveau formant des spécialistes, nous sommes donc parmi les meilleurs au monde. Nous devons apprendre à regarder les réalités dans toute leur variété.

muriel > En généralisant le mode projet, allons-nous forcément entraîner une gouvernance nouvelle dans les projets ainsi que dans les structures et superstructures des acteurs ? Autrement dit, existe-t-il, de manière formelle ou informelle, à l’échelle européenne ou nationale, un plan de travail permettant d’aligner structures et superstructures sur le nouveau mode projet ?

Il existe trois formes différentes de projet : * Les programmes blancs de l’ANR dont on a déjà parlé. De quoi s’agit-il ? D’un chercheur qui formule un projet avec quelques collègues et qui parvient à obtenir un financement pour gérer les trois années d’activité de son projet. * Les projets collectifs en réseau consistant à agréger autour d’un objectif partagé différents chercheurs inscrits dans des cadres institutionnels différents. * Les projets collectifs localisés consistant à faire travailler en synergie une vingtaine de personnes. Il peut s’agir de projets collectifs de laboratoires, d’instituts ou d’unités. Telles me semblent être les trois formes principales de la fabrique de projets. L’Europe nous a appris à fabriquer la deuxième forme de projet : le projet collectif en réseau. Quelles sont les limites de ce type de projet ? La difficulté d’être à distance dès lors que l’on se confronte à des situations d’incertitude comme c’est souvent le cas dans les travaux pluridisciplinaires ou pour ce qu’on appelle la ‘recherche de frontière’. Pour surmonter ce type de difficultés, on tente de favoriser les phénomènes d’agglomération. D’où le développement du troisième type de projet : le projet collaboratif localisé. Si l’Europe nous a beaucoup aidés à construire des projets en réseau, elle n’a rien fait pour les autres types de projets.


> Comment sont évaluées les expérimentations organisationnelles de l’Union Européenne ? L’impact des différents instruments sur la structuration de la communauté scientifique ou sur le partenariat public-privé est-il pris en compte ? Avons-nous des exemples d’instruments qui ont été abandonnés à la suite d’une évaluation ?

La réponse est simple : l’Europe n’est pas différente de la France. Connaissez-vous une expérimentation organisationnelle française qui ait été évaluée ? Non ? Et bien vous avez votre réponse. En revanche, il est assez étonnant de remarquer qu’une fois qu’elle a pris une décision, l’Union Européenne sait évaluer a posteriori. Après avoir arrêté les projets intégrés dans le 7ème PCRD, elle est par exemple aujourd’hui en train d’évaluer si elle a bien fait. Cela reste encore à faire en France !


> Notre groupe a voulu faire un peu de politique fiction. Nous vous demandons donc d’imaginer que nous sommes lundi prochain, que vous venez d’être nommé directeur de cabinet du Ministre de la recherche de l’enseignement supérieur. Quelles sont les trois premières mesures concrètes immédiatement applicables que vous proposez à la décision de votre ministre ?

Je lui proposerai en premier lieu d’impliquer fortement la France dans la construction d’une politique européenne de la recherche en matière d’énergie, un des défis majeurs auxquels nous allons avoir à faire face et un cas typique où nous n’avons jamais accepté de « déléguer » ou de partager ce que nous jugons stratégique. J’inviterai ensuite mon ministre à examiner la question de la circulation des étudiants. Je lui suggèrerai de propose à ses collègues d’y consacrer un budget annuel de 7 milliards d’euros. J’irai peut-être même jusqu’à propose que la France renonce à un milliard d’euros de ses fonds PAC pour faire en sorte que les étudiants circulent. Enfin, je crois que je ferai de la réorganisation de la mise en œuvre des politiques de recherche à Bruxelles une priorité forte. On en peut pas considérer que les pays doivent faire évoluter leurs pratiques et laisser celles bruxelloises inchangées en se cachant derrière l’habituelle incantation sur la simplification administrative. Donner à Bruxelles plus de responsabilités réclame qu’il fasse évoluer radicalement ses organisations.