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Marie-Francoise Chevallier-Le Guyader

Que nous apprends la lecture des civilisations sur notre rapport à la science ?

décembre 2009

A cet égard, le décentrage recherché par François Jullien en s’intéressant à la pensée chinoise pour mieux apprécier en retour celle de notre civilisation, est l’ exemple même d’une démarche exemplaire pour les scientifiques.

L’association fondamentale des mathématiques et de la pensée occidentale n’a pas d’équivalent en Chine. Au fond, en Chine, est ce vraiment de la science qui se développe devant nos yeux ? Si la Chine n’a pas eu de Galilée, sera-telle à l’origine du prochain Galilée ? Sera-t-elle plus à même que nous, de se projeter dans l’avenir, dans un monde de réseau et de polarités, non liée à l’historicité qui marque notre pensée scientifique, non guidée par l’idéal et les idées qui sont la marque de notre culture ? Telle est une forte interrogation ressortie de la seconde session de l’IHEST.

A cette réflexion, fait écho l’intervention d’un autre philosophe, Claude Debru. Il s’interroge sur la construction du savoir et de ses normes : « Aies confiance et agis » disait Goethe et, en écho, Paul Valery estimait que « notre société entrait dans l’avenir à reculons ». La question fondamentale est, selon lui, celle de la confiance. Des initiatives de certaines communautés scientifiques après la seconde guerre mondiale pour réguler collectivement leur action jusqu’à celles des années 80, marquées par l’arrivée du politique dans ces démarches et le développement de l’éthique, comment avançons-nous aujourd’hui pour gérer des choix pris par des hommes dont nous savons que les choix ne sont le plus souvent pas rationnels ? L’éthique de la discussion, développée par Habermas, est une voie qui réussit bien chez nos voisins allemands et est proposée en référence.

Discuter, débattre, aller au devant de la société est une nécessité, affirmée par tous les intervenants au cycle national, pour lutter contre la fragilisation de la science dans la société. Ainsi le paradoxe est-il souligné par un auditeur d’une science désacralisée, que l’on accusait autrefois de vouloir remplacer Dieu et que l’on accuse aujourd’hui de trop rentrer dans la vie des hommes, à leur demande même et par une demande de technologies de plus en plus fines. Répondre à ce type d’interrogation, nécessite un dialogue critique afin de comprendre les différences culturelles et de mieux approcher ces interrogations, différentes entre zones géographiques, entre sociétés. A cet égard, il convient de ne pas se leurrer : le débat sur les sciences cache souvent un autre débat et relève d’autres combats.

Une nouvelle civilisation se constitue aujourd’hui autours du développement du numérique. Les réseaux seront-ils sources de rupture ou de cohésion ? Telle est une interrogation portée par l’IHEST et que l’intervention de Denis Ettighoffer a permis d’aborder. Les ruptures existent de toute évidence suscitées par cette technologie, en particulier entre le nord et le sud. La carte mondiale des centres de calcul le montre bien. Mais en même temps, ce sont des technologies en devenir, ouvertes et l’enjeu est bien de voir comment les utiliser pour qu’elles représentent des progrès. Il faut essayer de comprendre les rapports à l’autorité, à la diffusion, à l’innovation qui empêchent d’embrasser cette réalité et entrer résolument dans l’avenir. Face au développement des réseaux, l’innovation sociale semble aux auditeurs une des clefs d’entrée dans cette civilisation. Il faut trouver les passerelles, arriver à transcender notre héritage historique, y trouver des atouts, ne pas s’enfermer dans une vision technologique. Les chercheurs sont à l’origine des réseaux et peuvent contribuer à développer cette innovation sociale. Elle suscite d’ores et déjà des rapports nouveaux entre nos sociétés tel le transfert aux pays développés en crise, de l’innovation faite dans les pays du sud sur le microcrédit. Certains remarquent aussi que la Chine ne veut plus être l’usine du monde mais le laboratoire du monde et ses investissements dans le secteur numérique et des réseaux sont sans commune mesure avec les nôtres. Quel monde nous prépare-t-elle donc ?

Ce monde sera marqué par les actions collaboratives. Grace aux réseaux et aux nouvelles technologies, les communautés collaboratives vont pouvoir se développer. Ceci concerne directement la recherche. Ainsi les collaborations entre certaines communautés scientifiques et les groupes d’amateurs vont pouvoir se renforcer. C’est actuellement le cas dans les domaines de l’environnement, de la santé, de l’exploration de l’espace, de l’information… Les coopérations vont s’accentuer et cette dynamique représente une réelle opportunité pour consolider la démarche scientifique dans la société. Autre enjeu : le rapport aux jeunes qui doit évoluer dans ce contexte. De nouvelles mythologies doivent se forger, se substituant au Sherlock Holmes de l’enfance de certains. Ou sont les porteurs d’image actuels ?

Notre société est marquée aussi par un nouveau rapport de la science à l’économie. Or la science économique affirme s’occuper du bien être des sociétés : changer les modes de vie, les cultures, l’identité. C’est une science normative qui tend à imposer son modèle de développement. De fait son pouvoir a été évoqué par Armand Hatchuel à propos de la financiarisation de l’entreprise et de l’impérieuse nécessité de relancer une économie de la conception, fondée sur une recherche de nouveaux concepts industriels. La notion de guerre économique a surgi des débats et les travaux de Jean-Pierre Dupuy ont été cités à propos du rapport dual entre économie et guerre. Mais dans un monde de réseaux, cette dualité, les conflits s’inscriront-ils de la même manière ? Les logiques transverses dans les organisations privées, publiques outrepasseront elles les frontières et la diplomatie ?

En tout état de cause, la recherche a dans ce cadre une place spécifique. Elle se construit en dehors des problématiques économiques même si il y a une guerre économique. Elle se développe en réseaux. Elle a une puissance vertueuse qu’il faut garantir comme celle de l’enseignement supérieur. Il apparait, selon Catherine Paradeise, que les organisations des universités en Europe tendent vers un modèle quelque peu commun. Leurs interactions croissantes demeurent le garant de la mobilité, de l’inter culturalité indispensable pour l’avenir.

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader, décembre 2009

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